L’histoire du manga: être « moderne sans être occidental »

Qu’est-ce qui explique que les mangas soient si populaires? Pourquoi sont-il devenus un objet de consommation de masse? Quelle est la raison de ce succès littéraire si singulier? 

Le manga est une source d’inspiration majeure des rappeurs français, du groupe marseillais IAM, au parisien Maître Gims (co-auteur du manga Devil’s Relics), en passant par le sétois Demi-Portion ou le caennais Orelsan (dont le pseudonyme est formé à partir de son surnom, « Aurel' » pour Aurélien, et du suffixe honorifique « -san » qui, en japonais, est accolé au nom de famille et est l’équivalent français de Madame ou Monsieur). Tiers Monde, un rappeur français originaire du Havre qui a écrit le manga Nako, explique : « Le rap est une musique très actuelle, dynamique, qui n’a pas de tabou et n’a pas peur de se faire cataloguer de musique populaire. J’ai grandi en lisant des mangas, et dans mes textes je témoigne de ma vie, donc je parle de manga. » (cf. Pauline Croquet, « PNL, Orelsan ou IAM : le manga source d’inspiration du rap », Le Monde, 11 avril 2019). (

« Telles des figures mythologiques modernes, les héros de manga servent un champ lexical de la puissance, du pouvoir, de l’épopée qui peut parler à un grand nombre de fans » (Pauline Croquet).

Comme pour tout phénomène, beaucoup de raisons pourraient être invoquées pour expliquer le succès du manga. L’histoire, qui est l’étude des récits du passé des hommes, peut éclairer certains aspects du manga, ce genre littéraire et artistique si particulier qui rencontre aujourd’hui un succès planétaire. Car le manga s’ancre dans une histoire bien particulière, celle du Japon, et cette histoire s’inscrit dans celle de l’histoire mondiale de l’humanité. 

Le manga naît de différents traumatismes, il est marqué par les événements de l’histoire et de l’actualité : il s’en inspire pour offrir une représentation du monde adaptée au contexte du XXIème siècle, celui des désillusions, de la fin des grandes idéologies du XXème siècle, celui, sans doute, des crises, voire de la crise si on veut penser uniquement aux problèmes climatiques.

Le terme manga est aujourd’hui utilisé pour désigner un certain genre de la bande dessinée, dont des centaines de millions d’exemplaires sont vendus chaque année dans le monde. C’est à la fois un objet de grande consommation et un objet culturel original, un media particulier, considéré comme un art à part entière— comme en témoignent les éditions collector, destinées à être collectionnées et conservées. 

Aux origines du manga 

Le terme manga viendrait d’un mot plus ancien s’écrivant différemment et désignant des représentations de scènes de vie animale animées, comme si les animaux étaient « pris sur le vif ». A l’heure où les mangas se déclinent sous la forme de dessins animés mondialement diffusés, il est intéressant de noter que l’idée de mouvement, d’animation, est présente au fondement du mot, elle se loge dans l’étymologie du terme. Comme si le manga était avant tout l’art de saisir le mouvement, de le figer sur le papier et de le transmettre, de le faire ressentir. 

En fait, le manga s’enracine dans l’histoire de l’art japonais : on peut dire en quelque sorte qu’il est l’héritier des emakimono, ces rouleaux de papier ou de soie sur lesquels étaient racontées des histoires romanesques ou religieuses illustrées de peintures délicates, qui apparaissent au VIIIème siècle

Roman enluminé de Nezame, peinture de la cour, XIIe siècle.

En japonais « ga » désigne la représentation graphique (dessin, peinture) et « man » signifie « involontaire », « divertissant » et  « sans but » mais le terme comprend aussi l’idée d’exagération.
On peut donc traduire le terme manga par « image dérisoire » ou « malhabile » ou encore « dessin non abouti », voire même « caricature ».

Le terme manga est aujourd’hui utilisé pour désigner un certain genre de la bande dessinée. Mais il y a plusieurs sous-genres de manga, chacun destiné à un public spécifique.

C’est Katsushika Hokusai (1760-1849), le fondateur de l’estampe de paysage, qui donna son nom au manga : c’est ainsi qu’il baptisa ses célèbres caricatures, les Hokusai Manga (1814-1834).

La première utilisation en français revient à l’écrivain Edmond de Goncourt en 1895, dans une étude consacrée à l’artiste japonais. On disait d’abord la manga mais on entend plus souvent le manga. Les deux sont possibles, car les mots japonais n’ont pas de genre grammatical.

La Grande Vague de Kanagawa (1831) est la première des 46 estampes composant les Trente-six vues du mont Fuji, l’un des oeuvres majeures de Hokusai.

Le terme manga devient courant à la fin du XVIIIème siècle mais il ne prend le sens de « bande dessinée » véritablement qu’au XXème siècle, lorsque la BD occidentale (américaine et francophone) s’infiltre au  Japon. 

C’est Osamu Tezuka (1928-1989) qui popularise le genre après 1945. Il est souvent considéré comme le Walt Disney japonais.

Les mangas ont été introduits en France avec la revue Le cri qui tue en 1978. Ils ne sont publiés dans le sens de lecture japonais (de droite à gauche) qu’à partir de 1995.

Aujourd’hui la plupart des éditeurs dans le monde respectent le sens de lecture japonais par souci d’économie d’abord (cela permet de simplement traduire les bulles, sans réarranger toute les planches de la BD), mais aussi par respect de l’oeuvre : le sens du manga doit être préservé, il ne faudrait pas le déformer en le réorganisant. 

Une histoire nationale ouverte sur le monde

Utagawa Kuniteru, Vue d’ensemble du quartier français de Yokohama, Estampe, 1872.

Le manga se diffuse au Japon pendant la restauration Meiji, à partir de 1868. Le genre se développe pendant une période où le Japon est obligé de s’ouvrir sous la pression des autres puissances mondiales (la flotte américaine a imposé l’ouverture des frontières japonaises au nom de la liberté de commerce en 1854). Le pays connaît une modernisation rapide marquée par l’influence occidentale. 

Le Japon de l’ère Meiji. « Entré sur la scène internationale en 1858, le Japon de Meiji s’y impose comme une véritable puissance, capable même de rivaliser avec les pays occidentaux. Désireux de se lancer, à leur instar, dans une entreprise impériale en Asie de l’Est, le nouvel empereur Mutsuhito (1868-1912) étend son territoire sur les archipels environnants, puis au détriment de la Chine et de la Russie, qu’il défait respectivement en 1895 et 1905 grâce à une armée efficace et modernisée. Taïwan, Sakhaline et la Corée passent ainsi l’une après l’autre dans son orbite. Ce faisant, le Japon devient pour ses voisins asiatique une menace doublée d’un modèle, la preuve qu’il est possible de résister à l’hégémonie occidentale mais en même temps le risque d’une nouvelle domination. Un processus qui culminera durant la Seconde Guerre mondiale avec la « sphère de co-prospérité de la grande Asie orientale », étendard d’une identité asiatique fondée sur l’impérialisme japonais. » (lhistoire.fr).
Uchida Kuichi, Mutsuhito, l’empereur Meiji, 8 octobre 1873; première photographie de l’empereur prise en costume occidental.

Les traditions vestimentaires et les coutumes ancestrales sont de moins en moins respectées, et certaines sont même interdites, car elles sont vues comme des freins à la modernisation du pays : elles seraient les marques d’un retard et d’un refus d’avancer. Ainsi, le chignon traditionnel (le chonmage), ainsi que le port du sabre, sont interdits par la loi. Peu à peu, le costume occidental, le « costard-cravate » s’impose au détriment de l’usage du kimono, lui aussi perçu comme rétrograde. Dans le même temps, les femmes tendent à adopter la coiffure occidentale, afin de répondre à la vision de la modernité promue par les autorités et les élites. 

Photographie de la mission Iwakura (avec Iwakura en kimono au milieu), une ambassade japonaise, envoyée dans les pays occidentaux en 1871 pour observer les sociétés et les sciences étrangères après une longue période d’isolement. Les informations recueillis devaient contribuer au développement d’ un Etat moderne, conciliant apports de l’Occident et traditions historiques japonaises.

A la fin du XIXème siècle, la presse japonaise se transforme sous l’influence du modèle de la presse occidentale et anglo-saxonne. Au départ, les mangas sont en fait des dessins d’humour et des caricatures, qui paraissent dans différents magazines, lesquels participent à l’éclosion d’une nouvelle presse au Japon, une presse satirique et très critique vis-à-vis du pouvoir.

On peut citer le nom d’un magazine un au titre évocateur : The Japan Punch, fondé par Kiyochika Kobayashi qui paraît entre 1862 et 1887; l’histoire du créateur de la revue est aussi intéressante : il a été formé par des caricaturistes anglais, Charles Wirgman notamment, et a participé aux premières revues satiriques étant jeune; avec d’autres dessinateurs, le français Georges Ferdinand notamment, il contribue à diffuser les techniques occidentales de dessin. 

Le premier manga considéré comme tel date de 1902. Il s’agit d’une histoire dessinée par Rakuten Kitazawa dans les pages illustrées du supplément du dimanche du Jiji Shinpō, un journal créé par Yukichi Fukuzawa, un intellectuel désireux de développer le mode satirique au Japon.

Rakuten Kitazawa s’inspire beaucoup de la culture européenne : son premier manga reprend le thème de l’arroseur arrosé. 

Ce thème est utilisé par les inventeurs du cinéma, les frères Lumières, qui l’exploitent pour en faire ce qu’ils appellent une de leurs « vues photographiques animées » (avant que le mot film ne s’impose dans le langage universel); celles-ci sont célèbres dans le monde entier car ce sont les premières images animées à suivre une trame préétablie (jusqu’alors, les images se contentaient d’observer la réalité passivement, sans proposer d’agencement particulier.

Affiche du film L’Arroseur arrosé de Louis Lumière, réalisée par Marcellin Auzole en 1896.

Le thème de l’Arroseur arrosé est présent dans de nombreux récits populaires et se décline différemment selon les civilisations mais, comme beaucoup de thèmes littéraires, c’est une constante car c’est un ressort universel de l’émotion : c’est un thème compréhensible universellement et capable de faire rire tout le monde sans parole (il se passe de mots, il peut parler autrement).

Louis Lumière, L’Arroseur arrosé, 1895 (film n° 99 au catalogue des films de la compagnie Lumière). Selon l’encyclopédie Larousse, « cette « vue comique » comme on la nommait à l’époque de sa sortie, appartenait au programme de la première séance payante du cinématographe Lumière (le 28 décembre 1895, au salon indien du Grand Café). L’action est montrée en un seul plan, la caméra est fixe : on dirait que les acteurs sont sur une scène. Quoique son sujet soit hérité de la tradition populaire des dessins humoristiques et des lanternes magiques, l’Arroseur arrosé est peut-être le premier « récit » cinématographique. » (larousse.fr).

Rakuten Kitazawa (1876-1955), nom d’artiste de Yasuji Kitazawa, est considéré par de nombreux historiens comme le père fondateur du manga moderne parce que son travail est une source d’inspiration pour de nombreux jeunes artistes et animateurs de manga. C’est le premier caricaturiste professionnel au Japon (il se désigne lui-même comme « mangaka », « dessinateur de manga ») et sans doute le premier, en tout cas l’un des premiers (avec le mangaka Ippyō Imaizumi) à utiliser le terme « manga » dans son sens moderne. 

Capture d’écran du film The Manga Master (2018), un biopic sur l’artiste Kitazawa.

En 1905, Kitazawa lance le magazine Tokyo Puck en s’inspirant de l’américain Puck et du Rire français (deux journaux satiriques). Il est plusieurs fois censuré pour ses caricatures féroces contre le pouvoir. Nonobstant, il crée en 1912 deux nouveaux magazines : Rakuten Puck et Katei Puck.

En 1908 il fonde Furendo (« Amis »), un magazine en couleurs exclusivement réservé aux enfants, qui rencontre un gros succès et qui l’encourage à fonder la revue Kodomo no tomo dans laquelle il dessine L’enfance de Toyotomi Hideyochi. Ce nouveau succès marque durablement le marché des mangas : aujourd’hui, le marché des mangas est toujours divisé par type de lecteur, en fonction des âges — à chaque génération son genre de manga ! C’est aussi l’un des grands atouts du manga : il se présente sous différentes formes et aborde des sujets divers, choisis en fonction des lecteurs auxquels il s’adresse. 

En 1929, Kitazawa entreprend un long voyage en Europe, en Afrique et aux Amériques. De passage à Paris en 1929, il expose en présence de Léonard Foujita et y reçoit la Légion d’honneur, la plus haute distinction honorifique française (créée par Napoléon en 1802), qui récompense un mérite particulier ou une conduite exemplaire. Toutefois, le manga est encore loin d’avoir la popularité qu’il acquiert à la fin du XXème siècle. Il reste un genre japonais, peu connu des lecteurs occidentaux de manière générale. 

« Frapper à la porte » – caricature de Rakuten Kitazawa.

Trailer du film The Manga Master (2018), qui retrace la vie du « maître du manga ». Dommage, il n’y a pas de sous-titres… Mais les images parlent d’elles-mêmes : la vie de l’artiste est traité de manière sentimentale et le film semble se concentrer sur sa vie privée, dans un cadre à l’architecture traditionnelle; on aperçoit l’intrusion brutale de la modernité, représenté par des personnages en costume « costard-cravate », qui semblent représenter la machine bureaucratique naissante dans le pays au début du XXème siècle.

A la fin de l’ère Meiji, l’artiste Ippei Okamoto (1886-1948) s’affirme en chef de file du manga: il fonde le mouvement des « nouveaux représentants progressistes du manga », qui introduit les comics américains au Japon.
Les bulles de paroles se généralise progressivement, alors que jusque là, le texte était écrit dans les dessins. Ippei Okamoto invente le terme de manga kisha (journaliste de manga) et crée la première association de mangakas (Tokyo manga kai).

En 1925, le gouvernement en place au Japon établit une censure en promulguant une « Loi de préservation de la paix ». La presse japonaise devient « politiquement correcte » mais la publication de mangas se développe souterrainement. 

Le docteur endormi, Anonyme, entre 1912 et 1926.

A partir de la guerre contre la Chine (1894-1895), les mangas, comme le reste de la presse, soutiennent l’effort de guerre et mettent en avant des valeurs patriotiques et militaristes.

L’armée nippone lance une attaque sur les troupes chinoises à Pyongyang, 1894. Tryptique d’Adachi Ginko.

Ainsi, dans un manga intitulé Norakuro (1931), le mangaka Suihô Tagawa montre un chien paresseux, symbole d’une jeunesse qui serait fainéante comparé à ses aînés; Norakuro est engagé dans l’armée impériale, dans laquelle il finit par se révéler être un soldat hors pair.

Première de couverture de la première édition de Norakuro (1931)..

Avec le personnage de Norakuro, Kagawa utilise un procédé bien connu des satiristes, utilisé aussi bien par Jean de La Fontaine au XVIIe siècle que par George Orwell au XXe siècle, et qui consiste à mettre en scène des animaux qui pensent et agissent comme des humains afin de mettre en lumière certains traits négatifs des sociétés humaines. Les artistes satiriques utilisent des animaux afin de ne pas désigner des figures humaines connues, c’est-à-dire afin de ne heurter personne : ils se placent résolument dans le champ de la fiction pour ne pas être censuré par les pouvoirs qu’ils critiquent.
Les artistes et leurs oeuvres peuvent être utilisés, voire détournés, à des fins de propagande : dans le contexte de la Guerre Froide entre les Etats-Unis et l’Union soviétique (1945-1989), la CIA a utilisé La ferme des animaux comme un instrument de propagande contre le communisme; Orwell, dans son livre, visait précisément le régime russe de l’époque, autoritaire et dirigiste. Il critiquait notamment l’hypocrisie soviétique : derrière une proclamation d’égalité universelle, le régime soviétique fonctionnait selon une hiérarchie sociale rigoureuse, dominée par les « apparatchiks », les membres du parti communiste russe.

Le film Animal Farm n’a été diffusé en France qu’en 1990, 46 ans après la sortie anglaise, car il était considéré comme trop anti-communiste. Il naît dans l’esprit d’un agent de la CIA, qui finance et produit le film. Orwell décédé : Hunther Howard, l’agent en question, négocie avec sa veuve, qui accepte le projet en contrepartie d’un rendez-vous avec son acteur préféré, Clark Gable. Le film, en raison de passages violents (scènes de mort d’animaux notamment) fut interdit aux moins de 18 ans par la BBFC (British Board of Film Classification), l’organisme responsable de la classification des films et de la censure. Cela en fait le premier long métrage d’animation pour adultes, à une époque où les studios Disney exercent une domination sans partage sur le monde de l’animation. Notons enfin, last but not least, que la fin du film différent de celle du livre…

De manière générale, ce sont les séries « patriotiques » qui sont les plus populaires jusqu’au milieu des années 1940 car les activités culturelles et artistiques subissent la censure du gouvernement militaire, qui mobilise la presse et la culture à des fins de propagande. Certains magazines féminins, soucieux de participer à l’éducation de la nation, publient des mangas pour que des mères de familles les lisent à leurs enfants (B. Koyama-Richard, 2007). 

Aux Etats-Unis apparaît, dans la presse des années 1930, un nouveau type de B.D. : les comic strips (de l’anglais « comique » et strip, « bande » ou « bandeau »). Diffusé à l’échelle planétaire, ce genre nouveau et original influence beaucoup les mangakas.
Face à la montée du fascisme en Europe, qui suit l’ascension de Hitler, certains auteurs créent un ensemble de super-héros chargés de défendre une planète menacée par divers périls, tous inspirés des problématiques qui se posent aux hommes du XXème siècle.

A l’origine simples blagues insérés dans le coin des journaux, les comics deviennent un moyen de changer le monde — du moins sur le papier : les super-héros des comics, Superman en tête, font régner une paix internationale qui manquent beaucoup au XXème siècle. Les créateurs de Superman, des artistes d’origine juive qui avaient fui l’Allemagne nazie, entendaient lutter contre le racisme et voulaient changer les mentalités en proposant un modèle de justice. Cela a plutôt bien marché d’ailleurs : des brigades superman ce sont créées et le Superman ne cesse de déclencher l’enthousiasme des jeunes et des grands enfants. 

Certificat de membre des « Supermen of America » (1957), une association de jeunesse américaine qui s’inscrit dans la vogue du scoutisme, très populaire dans la première moitié du XXème siècle.

Les comics américains sont alors traduits et diffusés en grand nombre dans la presse quotidienne japonaise. Les mangakas de la seconde moitié du XXème siècle ont été largement inspiré par la B. D. américaine, comme le montre le début de Dragon Ball, qui ressemble comme deux gouttes d’eau au début de la légende de Superman.

Sous l’occupation américaine, les mangakas d’après-guerre subissent l’énorme influence des comic strips (de l’anglais « comique » et strip, « bande » ou « bandeau ») un type de B.D. né dans la presse étatsunienne, sous la forme de dessins humoristiques disposés insérés « en bande » dans les journaux, pour fidéliser les lecteurs.
Au Japon, l’édition des mangas actuels s’inscrit dans la lignée des feuilletons qui apparaissent dans la nouvelle presse japonaise : c’est un moyen de fidéliser le lecteur, pour être sûr que le manga sera lu et qu’il ne sera pas imprimé pour rien (il y a toujours le risque, la hantise des auteurs et des dessinateurs, de ne pas être lus, de ne pas être vus). 

Le manga : héritier d’Hiroshima, reflet d’un monde en crise

Le 6 août 1945, les Etats-Unis lâchent une bombe atomique sur la ville d’Hiroshima. Trois jours plus tard, le 9 août 1945, c’est la ville de Nagasaki qui est dévastée par une explosion de 23 kilotonnes soit le double de celle d’Hiroshima (geo.fr). Le dôme de Genbaku, aujourd’hui mémorial de la paix d’Hiroshima, est le seul édifice à avoir résisté à l’explosion (aussi appelé le dôme de la Bombe atomique).

Une nouvelle génération de mangakas apparaît; elle est marquée par le traumatisme de la guerre, de la bombe atomique, et de l’occupation militaire.

Osamu Tezuka est l’un d’eux : influencé par Walt Disney, il est l’auteur de Shin-Takarajima (« La nouvelle île au trésor »), parue en 1947, l’oeuvre marquant, pour beaucoup, le début du manga moderne. 

Tezuka explore différents genres et en invente de nouveaux; il a inspiré de nombreux artistes, qui l’ont considéré comme un modèle. La « génération Tezuka » est fille d’Hiroshima, l’holocauste qui marque la fin de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945) et qui traumatise le Japon : elle a vu ses villes rasées, son empereur déchu, destitué. L’événement a été vécu comme la fin d’un monde, voire la fin du monde lui-même, l’Apocalypse.  

Tezuka révolutionne le genre et donne naissance au manga moderne. Il introduit des effets graphiques comme les traits pour signifier le mouvement. Il recourt également aux onomatopées, en soulignant l’effort que comporte chaque action, chaque déplacement. Surtout, il alterne les plans et les cadrages, comme au cinéma ! Il rompt ainsi avec la mise en scène théâtrale qui dominait jusqu’alors : les personnages étaient représentés à pied, à égale distance et au centre de l’image — ce qui donnait à celle-ci un effet statique.
Osamu Tezuka, en alternant les plans comme au cinéma, en faisant des zoom et des dezoom, des plans rapprochés et des plans lointains, crée un mouvement que n’avaient pas encore les mangas et leur donne ainsi une nouvelle dimension (comparable, si on veut, au passage de la 2D à la 3D : il crée un nouveau relief, il donne à voir quelque chose qui était invisible, il révèle l’invisible et saisit l’insaisissable).  

Passionné par l’animation, Tezuka réalise la première série d’animation japonaise pour la télévision en janvier 1963. La série est basé sur une de ses oeuvres : Tesuwan Atom , plus connue en France sous le nom d’Astro, le petit robot. Le passage du papier au petit écran devient courant et l’aspect commercial du manga prend de l’ampleur progressivement. 

Les années 1960 voient l’apparition de manga plus dramatiques dans lesquels sont abordés des sujets plus « sérieux » et réalistes appelés gekiga dont la cible éditoriale sont des adultes (le terme signifie littéralement « dessin dramatique »). 

Dans les années 1970, le manga pour filles, écrit par des femmes (shôjo) se développe à l’initiative du groupe de l’an 24, un groupe informel de femmes mangakas qui transforme le genre en y important de nouvelles thématiques, de nouvelles techniques et de nouveaux points de vue.
Le groupe 24 se distingue des mangas pour garçons (les shônen) en mettant en avant les relations psychologiques des personnages. Comme dessinatrices du groupe peut citer Riyoko Ikeda (La Rose de Versaille), Suzue Miuchi (Glass no Kamen), ou en core Yumiko Igarashi et Kyoko Mizuki (Candy Candy). 

Les membres du groupe de l’an 24 ont révolutionné les codes du shojo . On peut citer Keiko Takemiya, pionnière du shônen ai (intrigue romantique entre de jeunes protagonistes masculins).

Extrait d’une planche dessinée par Keiko Takemiya.

Pourtant, le Japon est un pays très fermé, dont beaucoup d’habitants considère que la culture ne peut être partagée (contrairement aux pays occidentaux qui prétendent avoir une culture universelle). Le religion « shintô », par exemple, est strictement « nationale ». 

En 1985, Tezuka Osamu reçoit le prix culturel de Tokyo, et en 1990, un an après sa mort, Musée d’art moderne de Tokyo lui consacre une exposition. Cet événement marque l’introduction du manga dans l’histoire culturelle japonaise.

Jusque là, le manga était perçu comme un genre mineur, issu d’une presse contestataire et minoritaire : dès lors, il intègre la haute culture, la culture reconnue; il peut se diffuser pleinement à l’échelle internationale. 

Une oeuvre d’art sur Dragon Ball, exposée au British Museum de Londres lors d’une exposition sur le manga en 2019.

Le manga : un phénomène de société global

Aujourd’hui le manga est devenu un véritable phénomène de société puisqu’il touche toutes les classes sociales et toutes les générations, traitant de tous les thèmes imaginables (de la vie à l’école, au travail, à l’amour et la guerre, en passant par la littérature ou l’histoire, etc.). Le manga dévoile des vertus pédagogiques : il est parfois utilisé pour instruire ou livrer un enseignement. 

Les mangakas redoublent d’inventivité et proposent des créations originales, traitant de sujets et de thèmes universellement connus. La série Jésus & Bouddha commencée en 2018 le montre à merveille : Hikaru Nakamura y met en scène Jésus et Bouddha, les deux grands prophètes de l’humanité, représentés en jeunes adultes.

« Après avoir oeuvré au bonheur de l’humanité pendant 2000 ans, les deux amis décident de prendre quelques vacances en louant un petit appartement sur Terre. Ils vont découvrir un mode de vie bien éloigné du paradis et vous offrir un regard inédit sur notre quotidien. Vous apprendrez ce que ressent Jésus quand on le prend pour Johnny Depp, ou ce que pense Bouddha de ces statues à son effigie, qui ont tant de succès dans les magazines de décoration. » (kurokawa.fr)

Le manga se décline en jeux de cartes, jouets, jeux vidéo et films d’animation — ces derniers pouvant même être à l’origine d’un manga (comme c’est le cas avec Pokémon, qui était à l’origine un jeu vidéo). 

L’historien J.-M. Bouissou voit dans le manga un élément important de la globalisation culturelle (le processus qui met les cultures en contact et contribue à l’apparition de cultures hybrides originales), qui accompagne la mondialisation économique (le processus de mise en relation des différents pôles de production et de consommation de richesses, à toutes les échelles; processus structurant dans l’économie mondiale actuelle). 

Selon lui, le manga a vocation à être un produit global car il propose des contenus qui touchent tous les goûts, qui peuvent intéresser tout le monde, de tout genre et de tout âge. C’est une chose qui distingue le manga de la B.D franco-belge et des comic strips américains. Il n’est pas anodin de remarque que les personnes nées à la fin du XXème siècle, « les jeunes », se sont détournés de la B.D. franco-belge, qui avait bercé l’enfant de la génération des baby-boomers français. 

Plus concrètement, le manga domine le marché par la masse de sa production et offre un produit bon marché, d’une qualité propre à attirer un public varié et qui parvient à capter un lectorat cultivé, qui intègre le manga à la culture légitime. 

C’est en 1990 que le manga connaît son véritable succès en France, avec la traduction d’Akira de Katsuhiro Otomo par l’éditeur Glénat, en fascicules, d’après l’édition colorisée en Amérique. Plusieurs fanzines sont édités (le premier est Mangazone en 1990; il tire 700 exemplaires jusqu’en 1994). 

Alors que de plus en plus de voix s’élèvent pour protester contre les animes, toujours plus présents dans les programmes de jeunesse, la maison d’édition Glénat publie plusieurs mangas originaux d’animes à succès comme Dragon Ball d’Akira Toriyama en 1993. D’autres maisons d’édition tirent les leçons de ce succès et suivent l’exemple (Casterman en 1995, J’ai Lu en 1996). 

D’une petite de dizaine de séries manga publiées publiées en 1994, on passe à plus d’une quarantaine de séries différentes publiées ou lancées en 1996 : Ghost in the Shell de Shirow notamment, Amer Béton de Taiyo Matsumoto,Yu-Gi-Oh! de Kazuki Takahashi ou encore Captain TsubasaOlive et Tom, autant de mangas qui ont marqué une génération de lecteurs, aujourd’hui jeunes adultes.

Les séries les plus populaires tirent généralement environ 20 000 exemplaires; Dragon Ball atteint même les 120 000 exemplaires au début du millénaire.  

 

Depuis 1999 la Japan Expo, festival de B. D. et d’animation japonaises, se tient en France chaque année. En 2003, pour la première fois, un manga obtient un prix au festival d’Angoulême : Quartier lointain, de Taniguchi, pour le prix du scénario. C’est un début de reconnaissance.

L’année 2005 a été surnommée « l’année de la mangalisation » par le journaliste et écrivain Gilles Rattiers en raison par la forte part de mangas édités dans le marché de la bd francophone (les mangas populaires tirent entre 60 000 et 100 000 exemplaires ; Naruto atteint même 130 000 ex). 

La France est le 2e plus gros consommateur de mangas au monde après le Japon et devant les Etats-Unis. 

Le marché du manga reste marqué par une très grande concentration, tant au niveau des séries à succès que des éditeurs. Les dix premières séries les plus vendues en 2013 sont portées par seulement 5 éditeurs, qui sont les premiers groupes éditoriaux du secteur : Glénat, Pika Edition, Kana, Koon et Kurokawa. 

Sources

Géopolitique de Maradona

Mercredi 25 novembre 2020, Diego Maradona est mort, à l’âge de 60 ans. Cet événement fera-t-il date? En tout cas, il marque la fin d’une vie extraordinaire qui a marqué l’histoire et qui restera dans les mémoires. 

Diego Maradona fut plus qu’un homme : il fut consacré icône vivante, à la fois Dieu et grand prêtre du football, ce sport né au XVIIIème siècle dans les cercles de l’aristocratie anglaise et transformé au cours du XXème siècle en véritable culte des masses. En mourant, Maradona entre définitivement dans la légende.

« Et Maradona créa le football… ». Détournement du célèbre tableau de Michel-Ange, La création d’Adam sur une fresque murale à Buenos Aire (capture d’écran issue du film Diego Maradona d’Asif Kapadia). Dans le tableau original de Michel-Ange, le bras de Dieu se tend pour donner l’étincelle de la vie. Maradona, à sa manière, a réenchanté le monde en réinventant le football : son don est laissé en héritage à la postérité.

En 1986, l’équipe d’Argentine remporte une Coupe du Monde portée par Maradona.

Pour Pascal Boniface, il faut considérer la victoire de 1986 contre l’Angleterre comme l’aboutissement de deux cycles : un cycle court et un cycle long. Le premier cycle est militaire et nationaliste : la victoire de 1986 est une revanche sportive suite à une défaite militaire. La victoire clôt également un cycle plus long : c’est aussi une revanche prise sur une Angleterre qui avait gagné la finale de 1966 grâce à un arbitrage favorable.
La victoire de 1986 est une victoire à l’international, une victoire sportive contre une veille puissance impérialiste, mais c’est aussi le triomphe pour un jeune pays, gangréné par un régime dictatorial corrompu.

Cette victoire vient d’abord venger la défaite militaire de l’Argentine face à la Grande-Bretagne lors de la guerre des Malouines en 1982. Quatre ans après le conflit, la coupe du monde de 1986 apparaît comme la revanche d’un pays pauvre vaincu militairement par un pays riche habité d’un sentiment de supériorité.
Les Malouines sont un archipel découvert par des explorateurs anglais au Sud de l’Argentine au XVIIIe siècle, occupé par la Grande-Bretagne pour sa position stratégique, mais revendiquée par les Argentins dès le XIXème siècle.
Bien que la défaite militaire précipite la fin de la dictature dans le pays et la chute du général Videla, elle est vécue comme une humiliation par les Argentins (qui vivent dans une dictature militaire de 1976 à 1983).

Lors de la coupe du monde de 1986, après avoir éliminé l’Angleterre en quart de finale, Maradona a très clairement exprimé la manière dont il envisageait le sport. Contrairement à Pelé, qui considérait qu’il ne fallait pas mélanger le sport et la politique, Maradona prend position. Dans l’immédiat d’après-match, il s’expliquait face aux micros des journalistes.

« Nous avons dit qu’il ne fallait pas mélanger football et politique mais c’est un mensonge. On ne pensait qu’à cela. On en avait contre les joueurs anglais pour tout ce qui s’est passé, pour toutes les souffrances du peuple argentin. Ca peut paraître fou mais on défendait notre drapeau, les gars qui étaient morts, les survivants. On a fait main basse sur le ballon pour se venger des Anglais qui avaient fait main basse sur les Malouines ».

Diego Maradona, après le quart de finale contre l’Angleterre lors de la Coupe du Monde 1986

Maradona se venge à sa manière, « en toute beauté »: il se moque des Anglais en trichant et en étant génial, c’est-à-dire en artiste, en génie qui s’élève au-dessus des règles humaines, qui parvient au-dessus des lois grâce à la « main de Dieu » qui le soutient.

La fameuse « Main de Dieu ».
Comme Maradona, la presse fait le lien avec entre football et géopolitique mondiale : la victoire de l’Argentine contre l’Angleterre 1986 est une revanche sportive qui s’inscrit dans la lignée de l’humiliante défaite militaire de 1982. :
« Un geste politique fort avant l’ouverture de ce mondial, lancé par des argentins qui continuent de revendiquer la souveraineté de ces îles, autrefois acquises par l’Angleterre. » (Simon Blin, »Quand le football s’invite en politique : les Malouines, Maradona et la « Main de Dieu ». », 2014).

La victoire de 1986 doit aussi se lire à la lumière de la coupe du monde de 1966, pendant laquelle l’Argentine est éliminée par l’Angleterre en quart de finale à cause d’une faute d’arbitrage. Suite à une faute peu évidente, le capitaine argentin est expulsé du terrain. L’Angleterre s’impose 1 à 0. L’Angleterre bénéficie en fait d’un arbitrage favorable pendant toute la compétition, que beaucoup considèrent comme un scandale de corruption.

La mascotte Willy, première mascotte de la Coupe du Monde; symbole de l’événement en 1966, Willy donne une « image de marque » à la compétition. Elle témoigne de la popularité croissante du football et de l’émergence de logiques commerciales dans le sport. Depuis 1966, chaque compétition a sa propre mascotte (en France, Footix, la mascotte de la Coupe du monde 1998, a marqué des générations de supporters) . Les mascottes sont sensées incarner les pays hôtes : le lion est un symbole anglais depuis l’époque médiévale (le blason de Richard Ier représentent 3 lions dorés sur un fond rouge); Willy portent également un maillot floqué du drapeau de l’Union Jack (qui mélange la croix de Saint-Georges, la Croix de Saint-André et la croix de Saint- Patrick ; le drapeau symbolise l’union nationale des îles britanniques en dépit des dissensions religieuses).
En 1966, l’Angleterre s’impose en finale face à l’Allemagne (3-2). Le but qui donne la victoire aux Anglais, à la 101ème minutes (dans les prolongations du match), est validé à tort, à une époque où l’arbitrage vidéo n’existait pas.


Le capitaine expulsé proteste face à l’injustice et est forcé de quitter le terrain sous une pluie d’insultes venant des tribunes. Le coach de l’Argentine est indigné : à la fin du match il refuse que ses joueurs pratiquent le traditionnel échange de maillot entre adversaires et traite les Anglais d’animaux. Avec cette événement en mémoire, la victoire de 1986 apparaît aussi comme une vengeance contre une humiliation sportive. 

Fin des quarts de finale de la coupe du Monde en 1966. « Le coach de l’Argentine est indigné : à la fin du match il refuse que ses joueurs pratiquent le traditionnel échange de maillot entre adversaires et traite les Anglais d’animaux. »

La victoire de la Coupe du Monde de 1986 ajoute une deuxième étoile au maillot de l' »Albiceleste » (surnom de l’équipe argentine en référence à son maillot bleu ciel et blanc), la première véritable en réalité ; car la coupe du Monde de 1978 avait été organisée en Argentine, et le pays avait triomphé des autres équipes grâce à un arbitrage corrompu qui fut favorable au pays hôte (alors sous dictature) tout le long de la compétition.

Que ce soit sur le plan sportif ou sur le plan militaire, patriotique, la victoire de 1986 apparaît ainsi comme une double vengeance qui vise à panser les traumatismes, à effacer les marques du temps court et du temps long, mais aussi comme l’affirmation de la puissance d’un pays en développement sur la scène internationale, plein d’espoirs en l’avenir.

Maradona a incarné plus qu’un club, plus qu’un pays: « il a voulu incarner la révolte de ceux qui n’ont rien, la lutte contre les pouvoirs établis, quitte parfois à en faire un peu trop », comme le dit bien le géopolitologue Pascal Boniface. 

David contre Goliath, à toutes les échelles

Maradona a consacré l’Argentine au rang des grandes puissances du football, à une époque marquée par le tiers-mondisme et la lutte des pays du Sud pour mettre un terme à la domination mondiale des pays du Nord. Il a remporté la Coupe du monde avec l’Argentine et a imposé le respect aux pays du Nord, dominants, qui méprisaient ce pays du Sud perçu comme sous-développé. 

Le football est un sport aux origines médiévales qui s’est développé au XIXe dans les cercles de l’aristocratie anglaise ; il a été introduit en Argentine par des immigrants anglais dans les années 1870. Jusqu’au début du XXe siècle, le style de jeu dominant en Argentine était celui pratiqué en Angleterre : « rude et physique, discipliné et mécanique » (Mickaël Correia, Une histoire populaire du football, op. cit., p. 323).

L’équipe Alumni Athletic Club en 1910, un an avant la fermeture du club. A cette date, l’influence britannique sur le football commence à diminuer. Si la fédération argentine prend le nom de Asociación Argentina de Football. La tradition de donner des noms anglophones aux clubs, elle, résiste.


Un style de jeu argentin, qualifié de criollo (créole, métisse), émerge progressivement dans les quartiers populaires de la capitale, notamment sous l’influence des vagues d’immigration ouvrière italienne et espagnole.

« A l’instar du tango, qui reflète le mode de vie de ceux qui survivent par la débrouille dans les rues des quartiers malfamés de Buenos Aires, la feinte et la ruse, la victoire non par la force mais par la tromperie deviennent des traits caractéristiques de la pratique footballistique argentine – la nuestra (« la nôtre »), comme la baptisent les supporters du pays »

Mickaël Correia, Une histoire populaire du football, La decouverte, 2018, p. 323.

Les rues étroites et sinueuses sont des contraintes auxquelles les gamins des rues, les pibe, s’adaptent avec ingéniosité. Les terrains vagues aussi, bosselé et boueux, obligent à développer une agilité et une technique balle au pied.

« A Fiorito, le terrain sur lequel Diego jouait n’était pas plat et était recouvert de détritus et d’herbes folles. Il y a développé des capacités physiques hors du commun et sa technique basée sur l’évitement. Dans ce bidonville oublié par l’Etat, il fallait être débrouillard pour s’en sortir. Petit, Diego était plein de malice pour prendre le train ou voler une pomme. Cela se retrouve dans son jeu. »

Fernando Signorini, préparateur physiqye de Maradona de 1984 et 1994

Dans une ville cosmopolite où la majorité des habitants sont des immigrants, le football criollo devient un ciment social et un outil de différenciation face aux Européens, mais aussi face aux voisins uruguayens, grands rivaux de l’Argentine sur le continent; ce football fait preuve d’un pouvoir d’attraction considérable (dès 1930, les stades des meilleurs clubs accueillent jusqu’à 40 000 personnes lors des matchs du week-end).

Photographie prise le 25 mai 1940, lors de l’inauguration de la « Bombonera » (« la boîte à bonbons »), le stade mythique du club de Boca Juniors, un des clubs de la capitale argentine dont Maradona a porté les couleurs une première fois en 1981-1982 puis une deuxième de 1995 à 1997 (pour la dernière saison de sa carrière professionnelle).


Les stades et les clubs deviennent les vecteurs d’une identité collective où s’expriment des passions et des espoirs communs : le football devient un élément important de la culture et de l’identité nationale argentine naissante, dans un contexte de fièvre nationaliste qui touche la majeure partie des pays du monde.

Le jeune espoir en 1978.

Le jeune Maradona, surnommé « Pelusa » (Peluche ») pour sa touffe de cheveux, est repéré en 1971 à l’âge de 11 ans par un recruteur des Argentinos Juniors, un club aux origines populaires dont les créateurs sont proches de l’anarchisme.

Dès les premiers matchs avec l’équipe junior, le « pibe » le « gamin » des rues, fait parler de lui par ses dribbles et ses coups de reins ravageurs. Il attire les foules et ne tarde pas à attirer la télévision locale, pour laquelle Maradona effectue sa première interview à l’âge de 12 ans.

« A la fois inventif et imprévisible, le jeu typiquement criollo de Diego Maradona fait rapidement du jeune virtuose une pure incarnation footballistique de l’Argentine. De même, ses origines modestes, sa petite taille – il mesure à peine 1,66 mètre – ainsi que sa fougue sur les terrains sont interprétés par les supporters comme des traits distinctifs du pibe, une figure culturelle populaire argentine qui se réfère à l’enfant élevé dans la rue, bien loin de toute convention sociale ».

Mickaël Correia, Une Histoire populaire du football, op. Cit, p. 324

A l’échelle continentale et nationale, Maradona a toujours choisi des villes secondaires, des clubs à l’identité populaire qui lui rappelaient, sans doute, ses origines modestes, et dont les valeurs s’accordaient avec ses opinions politiques.
En public, il aimait évoquer son enfance à Villa Fiorito, un bidonville de la banlieue sud de Buenos Aires, et se remémorer l’époque où il passait son temps à s’entraîner sur des terrains vagues.

Diego Maradona portant les couleurs de l’Argentinos Juniors en 1980. S’il ne gagne aucun trophée avec sa première équipe comme joueur professionnel, Maradona hisse néanmoins cette équipe au sommet du championnat argentin et inscrit 115 buts en 166 matchs.

« On m’en a donné des surnoms, mais Pelusa est celui que je préfère parce qu’il me ramène à mon enfance à Fiorito. Je me souviens des Cebollitas, des poteaux en bambou et quand on jouait seulement pour un Coca et un sandwich. Il n’y avait rien d’aussi pur. »

DIego Maradona en 2015 (Cité Par M. Correia, Une Histoire populaire du football, OP. Cit, p. 333)

Après un début de carrière en fanfare, Maradona signe au Boca Juniors, club mythique de Buenos Aires fondé par des immigrés génois au début du XXème siècle, avec lequel il remporte le championnat argentin en 1981.

Maradona porté en triomphe par les supporters de Boca Juniors en 1981, année où le club remporte le championnat argentin.

La Boca (« la bouche » en espagnol) est un quartier pauvre de Buenos Aires, qui s’est distingué en faisant sécession en 1882 : lors d’une grève ouvrière, les habitants de Boca se proclamèrent indépendants de l’Etat argentin et hissèrent le drapeau génois sur le pinacle de la mairie.

Cette photographie prise en 2020 d’une fresque murale située à l’entrée du quartier de La Boca rappelle le rêve d’une cité populaire indépendante de l’Etat, rêve proclamé haut et fort en 1882 par ouvriers rebelles de La Boca mais vite réprimé par le régime argentin de l’époque. Ce rêve résonne avec les paroles de l’écrivain Jorge Luis Borges :

« (…) l’Argentin, à la différence des Américains du Nord et de presque tous les Européens, ne s’identifie pas à l’Etat. (…) L’Argentin est un individu et non un citoyen »

Jorge Luis Borges, Notre Pauvre Individualisme, 1946 (Cité par M. COrreia, op. cit., p. 329).

Il n’est pas anodin que Maradona décidé de signer au Barça en 1982, le club rival du Real de Madrid, le club de la capital qui incarne de la dictature franquiste. Il faut dire tout de même que le transfert de Maradona au FC Barcelone est un événement financier : c’est à l’époque le transfert le plus cher de l’histoire (la somme de la transaction équivaudrait à 7 millions d’euros actuels). Mais l’argent ne fait pas tout !

Diego Maradona défendant les couleurs du FC Barcelone face au défenseur Andoni Goikoetxea lors d’un match contre l’Athletico Bilbao en 1983. Au début, Maradona peine à s’adapter à la rudesse du jeu européen et à imposer son style de jeu.

En 1984, Maradona signe un contrat de 7 ans avec le SC Napoli, le club de la ville de Naples, stigmatisée à cause de la mafia locale, la Camorra, et moquée pour sa pauvreté. Naples incarne la ville rebelle contre les capitales prétentieuses du Nord, Milan et Turin en tête. 

Au fil des saisons, Maradona restaure l’honneur des Napolitains et même, plus largement, de l’Italie du Sud, dont les habitants se font traités de terroni (« culs-terreux ») par les supporters des prestigieux clubs du Nord du pays, représentant les villes industrielles.

La ville de Naples, vue de nuit (capture d’écran du film Diego Maradona).


Très vite, Maradona se sent à l’aise dans sa ville d’adoption. Avec son style, son caractère volcanique mais aussi sa superstition, Maradona ne tarde pas à être identifié au « scugnizzo« , garnement canaille des quartiers populaires de Naples, qui ressemble à la figure du pibe argentin (M. Correia, Une histoire populaire du football, op. cit., p. 325).

 » Avec ses courtes pattes, son torse bombé, sa gueule de voyou et son diam dans l’oreille, Diego était devenu pour nous un vrai Napolitain. Son amour des belles filles et de la bonne bouffe, sa folie des bolides (…) et, en même temps, son côté église et famille sacrée – toute la famille vit et prospère à Naples aux frais du club -, son sale caractère, capricieux, exubérant, indiscipliné, tout cela faisait de lui un vrai fils légitime de la cité »

Un chroniqueur Italien de L’Espresso en 1989
(Cité par M. Correia, Une histoire populaire du Football, Op. Cit. pP. 325-326).

Avec Maradona, Naples défie les puissantes villes du Nord qui dominaient le Calcio, la Ligue 1 italienne, depuis sa création. En 1986-87, le club remporte le championnat pour la première fois de son histoire et soulève en même temps la coupe d’Italie. Maradona redore le blason de cette cité méprisée et porte même la ville au sommet de l’Europe. Avec son équipe, il remporte la coupe d’Europe en 1989 et un deuxième championnat la saison suivante.

Maradona et ses coéquipiers, champions d’Italie à l’issue de la saison 1986-1987

Maradona a marqué son pays mais il a aussi marqué les villes; sa figure orne aujourd’hui les villes et les paysages urbains : les fresques qui le représentent, de Paris – où il n’a pourtant jamais joué – à Naples, montrent la force du rêve, la puissance de la légende qui, pour avoir fait rêver des générations, incarne les espoirs d’une jeunesse urbaine mondiale et multigénérationelle, à la recherche de repères et de figures capables d’incarner leur révolte face à un monde perçu comme injuste à bien des égards.

Une fresque murale sur un immeuble de Naples (capture d’écran issue du film Diego Maradona)
Suite à la mort du Pibe del Oro, un gigantesque portrait du héros argentin a été dessiné par l’artiste-peintre Alfredo Segatori, sur un mur à proximité du mythique stade de la Bombonera, dans le quartier de La Boca, à Buenos Aires.
Sur l’image finale,  » Maradona tient de la main droite une sorte de sceptre surmonté du ballon de la Coupe du monde 1986 – avec des motifs aztèques – soulevée à Mexico par l’ancien capitaine de l’équipe argentine. Sur ses épaules, une toge messianique aux couleurs du maillot du club de Boca Juniors, où Maradona à joué plusieurs saisons (1981-82 puis 1995-1997) et avec lequel il a notamment remporté le championnat national en 1981. « Maradona est le Saint-patron des artistes, des pauvres et des sportifs. Je voulais donner de cette connotation à ce projet. Que les passants recueillent ici sa bénédiction« , raconte Alfredo Segatori. »Maradona est le Saint-patron des artistes, des pauvres et des sportifs. Je voulais donner de cette connotation à ce projet. Que les passants recueillent ici sa bénédiction« , raconte Alfredo Segatori. (
Une fresque en hommage à Diego Maradona sur un mur de la rue Ordener, dans le XVIIIe arrondissement de Paris.

« Dieu et le Diable » : Diego contre Maradona

La carrière sportive de Diego Maradona a été émaillée de scandales divers, étalées impudemment dans les médias, qui connaissent un essor sans précédent dans la seconde moitié du XXe siècle. La vie privée du « Pibe del Oro » est scrutée à la loupe par des fans fascinés par la légende, désireux de connaître ses moindres faits et gestes pour comprendre son génie, et qui profitent d’une médiatisation accrue du monde, d’une amélioration des systèmes d’informations (on pense bien sûr à l’essor de la télévision).
La carrière de Maradona s’inscrit dans le contexte particulier des années 1980 : les médias se développent à une vitesse étourdissante et transfigurent les vedettes d’antan en véritables « stars », des étoiles qui brillent dans le ciel et éclairent le monde en vendant du rêve et de l’espoir.

Dès l’origine, le « Pibe del Oro » est filmé, toute sa vie est compilée en archive. On sent quelque chose d’extraordinaire rayonner dans la personne de cet enfant magicien, qui fait des merveilles balle au pied. Maradona justement, rayonne : de la ville de Buenos Aires, où il est né, il rayonne rapidement à l’international et devient mondialement connu.

« A 15 ans, il a vu sa vie lui échapper. Il a changé. Il s’est toujours occupé de tout. Sa célébrité a été pour lui un fardeau. Mais il a toujours voulu régler seul ses problèmes. Il ne voulait pas impliquer la famille. C’était toujours lui le héros. Mais c’était trop pour lui. »

Maria Maradona (Soeur du heros eponyme)

A la fin de sa carrière, Maradona voit ses moindres faits et gestes scrutés par des journalistes avides de montrer le vrai visage de la légende, de révéler la vérité cachée derrière le mythe. Fallait-il rappeler au monde que tous les hommes sont mortels ? Sans doute. Car les stars sont des modèles malgré eux. Et c’est tout le tragique de la célébrité et de la gloire : qu’on le veuille ou non, la gloire investit ceux qui en bénéficient d’une certaine responsabilité dans l’imaginaire des gens.

En dehors des terrains, Maradona s’est fait remarqué très tôt par son goût prononcé pour la fête et les femmes. Son tempérament impétueux et parfois violent a également nuit à sa carrière.

A Naples, il est mêlé à des affaires de drogue et on lui reproche ses amitiés avec les chefs de la Camorra. La famille de Diego, son clan, accusent la mafia napolitaine d’avoir essayé de manipuler l’artiste, de rendre le sportif plus docile, en le faisant plonger dans la drogue. Maradona n’a quant à lui jamais accusé la Camorra, les rapports entre la mafia napolitaine et le clan Maradona se rompent de manière tendue lorsque Maradona rentre en Argentine.

Incapable de se discipliner et de se plier aux règles qu’il conteste et détourne sans cesse, Maradona met un terme à sa carrière après plusieurs accusations de dopage. Désireux de rester le meilleur footballeur au monde, d’être à la hauteur des attentes qui pèsent sur lui, l’éternel pibe, se fait prendre la main dans le sac : il est testé positif à diverses substances dopantes et doit mettre un terme à sa carrière.

Diego en plein doute suite aux accusations de dopage dont il fit l’objet en 1997 (capture d’écran du film Diego Maradona

Victime d’un acharnement politico-médiatique mené conjointement par la FIFA et les médias, Maradona sombre dans une longue dépression qui se traduit notamment par une boulimie incontrôlable (il prend et perd 40 kg). Il entame un long chemin de croix et effectue de nombreux séjours en hôpital psychiatrique.

On a reproché à Maradona d’être l’ami des dictateurs.  Il a été proche de Fidel Castro, le dictateur de Cuba, où il s’est rendu pour effectuer des cures sanitaires, à un moment où il était en mauvaise santé. Il a également été proche de Chavez et de Lula, c’est indéniable.
Comme avec la Camorra, il a sans doute été dupé par l’allure bienveillante de ces amis, qui profitent, volontairement ou non, de la popularité du footballeur. Il s’agit de dictateurs habiles, qui se donne des allures d’hommes du peuple et ne renâclent pas devant les bains de foule, dont les images sont souvent invoquées comme les preuves d’une popularité sans faille.

Il faut remarquer qu’à côté de cette proximité avec des chefs politiques controversés, Maradona s’est fermement opposé à George Bush lorsque le président américain a lancé l’intervention militaire en Irak qui, a bien des égards, allait contre les lois internationales. 

Au fond, les opinions politiques de Maradona sont avant tout de grands idéaux qui s’accordent avec une certaine conception de l’égalité et de la justice.

Malgré les frasques de Diego et en dépit des condamnations portées à son encontre par les tenants d’une morale conservatrice qui voudraient que les footballeurs soient exemplaires et infaillibles, Maradona est pardonné et restera dans toutes les mémoires pour son football, pas pour sa vie privée. Les deux sont néanmoins intimement liés : Maradona a donné sa vie au football et s’est brûlé les ailes, ou plutôt s’est brisé les os, dans une machine médiatique infernale, qui a fait de lui un Dieu vivant et lui a donné un rôle inhumain.

« Mieux que Dieu peut-être : Diego Maradona »

Très vite, Maradona a fait l’objet d’un véritable culte à Naples, dont les habitants sont de fervents chrétiens. Grâce à Maradona et ses exploits, Naples a pris une revanche symbolique sur les villes d’Italie du Nord industriel, hautaines et prétentieuses.

« Comme si ses buts prolongeaient les miracles de San Gennaro, le saint protecteur de Naples, Maradona est élevé au rang d’icône quasi religieuse et devient l’objet d’un véritable culte populaire. Son nom même possède une assonance avec « Maronna », la dénomination de la Vierge Marie en dialecte napolitain, et on le prie pour gagner le Scudetto en implorant : « Notre Maradona/Toi qui descends sur le terrain/Nous avons sanctifié ton nom/Naples est ton royaume/Ne lui apporte pas d’illusions/mais conduis-nous à la victoire en championnat. » (M. Correia, Une histoire populaire du football, op. cit., p. 330).

Maradona, sur certains murs de Naples, est représenté en saint Gennaro ou sur un autel, à la manière d’un Dieu auquel les Napolitains vouent un culte : Maradona devient ainsi « une sorte de saint, le nouveau symbole d’un rituel pourtant archaïque auquel la culture populaire se réfère pour formuler ses demandes pour exprimer ses privations, ses besoins, ses douleurs et, moins fréquemment, sa joie. » (Marino Niola, cité par M. Correia, Une histoire populaire du football, op. cit., p. 330).

Notons qu’à la fin de sa vie, Maradona s’est affiché en fervent supporter : il aimait afficher sa passion pour le football comme un amour divin, idéal. Il apparaît ainsi à la fois comme un prêtre de la religion football et comme le messie de cette nouvelle religion, celui qui a apporté la bonne nouvelle.

La dimension christique de Maradona s’étoffe en Argentine après le scandale de la Coupe du monde 1994 où le joueur est testé positif au dopage. Comme un martyr, Diego Maradona a s’est sacrifié dans un ultime exploit sportif sous l’insistance des supporters argentins, refusant de voir qu’il n’avait plus la condition physique pour jouer au niveau international. Devant une émission de télévision, Diego évoquait ce moment comme celui où on lui avait « couper les jambes », où on l’avait « tué en tant que joueur ».

Il faut dire qu’avant la coupe du monde, Maradona s’était préparé dans l’intimité du cercle familial, à la campagne. Cette préparation, restée dans les annales grâce à l’éternelle caméra qui suit les gestes du prodige, prend l’allure d’un retour aux sources; Diego apparaît comme un ermite : il réalise un véritable chemin de croix en marge du monde pour se remettre en forme et revenir au niveau international.

En 1998, trois supporters argentins ont fondé l’Eglise maradonienne :

« Syncrétisme catholique entièrement dévoué au culte de Maradona rebaptisé « D10S » agencement typographique qui renvoie à Dios (« Dieu ») et à Diez (« dix », en hommage à son maillot), le mouvement footballistico-religieux compte aujourd’hui plus de 12 000 adeptes à travers soixante pays. (…)

Deux grandes fêtes rituelles viennent rythmer le calendrier maradonien (dont 1960, année de naissance de Maradona, marque le point de départ) : les Pâques maradoniennes, célébrées chaque 22 juin pour commémorer les deux buts face à l’Angleterre en 1986, et la Noël, qui a lieu le 29 octobre, la veille de l’anniversaire de D10S. (…)

A l’occasion d’une célébration d’un Noël maradonien en octobre 2008 dans l’arrière-salle d’une pizzeria de Buenos Aires, Hernan Amez, l’un des trois fans à l’origine du mouvement, souligne (…) : « L’Argentin est passionné, capricieux, sanguin. Maradona incarne ce personnage sur un terrain de football. Il est celui qui n’abandonne jamais. (…) Maradonna nous rend si forts, c’est pourquoi nous l’aimons autant qu’un dieu. »

Après que 300 supporters ont entonné un Notre-Père maradonien – « Notre Diego, Qui êtes sur les terrains, Que ton pied gauche soit béni, Que ta magie ouvre nos yeux, Fais-nous nous souvenir de tes buts, Sur la terre comme au ciel » -, une cérémonie bon enfant est inaugurée dans une étrange solennité par dix apôtres-coéquipiers qui apportent différentes reliques tels des crampons, un ballon de football sanglant orné d’une couronne d’épines ou enore un chapelet à 34 perles rappelant le nombre de buts marqués par Diego pour la sélection argentine. Dans l’assistance et après plusieurs bières, Anthony Bale, un jeune supporter écossais membre de l’Eglise maradonienne, confesse : « Qu’est-ce que Jésus a fait que Maradona n’a pas fait? Ils ont tous les deux fait des miracles, c’est juste que ceux de Maradona sont homologués ». »

M. CORREIA, UNE HISTOIRE POPULAIRE DU FOOTBALL, OP. CIT. pp. 334-335.

Pour aller encore plus loin…

Bibliographie

  • Mickaël Correia, Une histoire populaire du football, La Découverte/Poche, 2018.

Filmographie

  • Jean-Christophe Rosé, Maradona. Un gamin en or, Arte, 2006.
  • Emir Kusturica, Maradona par Kusturica, 2008.
  • Asif Kapadia, Diego Maradona, 2019.

Sitographie

Les femmes préhistoriques

Dans cette interview, la préhistorienne et chercheuse au CNRS Marylène Patou-Mathis, revient sur une idée reçue partagée par beaucoup de gens (même savants!) : la division sexuée du travail entre les hommes et les femmes serait apparue dès les origines de l’humanité.

La préhistorienne explique que cette idée n’est fondée sur aucune preuve et qu’au contraire, plusieurs traces archéologiques prouvent que cette division n’est pas une chose « naturelle »; il s’agit en fait d’une institution sociale, culturelle : la différence entre les genres ne s’est pas opérée naturellement, c’est un fait culturel, qui peut varier selon les cultures et les sociétés humaines.

Certains vestiges archéologiques prouvent que les femmes préhistoriques pratiquaient des activités physiques : la robustesse de certains squelettes de femmes préhistoriques, et l’épaisseur significative de leurs os de bras notamment, suggèrent que les femmes participaient à des activités qui nécessitaient de recourir à la force physique.
L’art pariétal qui orne les grottes du Paléolithique est lui aussi révélateur : des analyses récentes ont montré que certaines mains peintes sur la roche par aréographie ne sont pas des mains d’enfants, comme les scientifiques l’ont longtemps cru, mais des mains de femmes.

Pour Marylène Patou-Mathis, il est tout à fait possible que les peintures rupestres des grottes paléolithiques, comme la grotte Chauvet ou la grotte de Lascaux, aient été l’oeuvre de femmes. La chercheuse remet ainsi en cause l’idée de femmes préhistoriques spécialisées dans les tâches ménagères; pour elle « non, les femmes préhistoriques ne se contentaient pas de balayer la grotte! »

Représentation moderne de la création des peintures de Lascaux : que des hommes ! Mais rien ne prouve qu’il n’y avaient pas de femmes artistes à l’époque, et c’est même l’inverse que laisse supposer les traces archéologiques à notre disposition (source: france culture).

Définitions

Le mot genre a beaucoup de significations. On parle du genre humain, comme on parle de genre de choses. Dans les sciences dites « humaines et sociales », le terme est utilisé pour désigner l’identité sexuelle des individus, pour faire la distinction entre l’identité sexuelle biologique, que personne ne choisit (on ne choisit pas de naître homme ou femme), et l’identité sexuelle réelle, celle qui est vécue et choisie, qui peut être en désaccord avec le sexe imposé à la naissance.
Pour comprendre l’idée de genre, il faut penser faut se faire à l’idée que ce n’est pas parce qu’on est un garçon qu’on doit « faire genre » comme un garçon, c’est-à-dire avoir des gros muscles et parler fort. Inversement, une fille n’a pas nécessairement à « faire genre » : elle peut tout à fait jouer au football et faire des activités considérées comme « masculines ».

CNRS : acronyme (mot formé à partir des initiales d’un groupe nominal) qui désigne le prestigieux Centre National de Recherches Scientifiques, un établissement public fondé en 1939 et financé par l’Etat pour faire progresser la science dans tous les domaines (maths, physiques, littérature, économie, sociologie, histoire, etc.).

Art pariétal : art pratiqué sur les parois des grottes d’il y a 38 000 ans à la fin du paléolithique, signe que l’homme développe une représentation du monde et, sans doute, des croyances.

Aérographie : projection de pigments faits de terre ou de charbon sur un support, une surface.

La Secte des Assassins : retour aux sources d’Assassin’s Creed

Panorama de la ville de Damas dans le jeu d’Ubisoft Assassin’s Creed qui se déroule au temps de la troisième croisade au XII ème siècle. Le personnage vient d’être déchu de son titre au sein de sa confrérie pour n’avoir pas respecté le Credo de l’Assassin (Assassin’s Creed en anglais). Le jeu mêle plus ou moins habilement le mythe et la réalité historique de la secte des Assassins et, plus largement, de l’islam médiéval.

Cette article est une retranscription sélective d’une intervention de l’historien Gabriel Gabriez-Gros sur France Culture en 2016 que vous pouvez écouter en intégralité ci-dessous. L’historien met en relation le terrorisme de la Secte des Assassins avec le terrorisme développé par Oussama Ben Laden à la fin du XX ème siècle. Il permet ainsi de mieux comprendre le terrorisme djihadiste actuel et éclaire d’une manière originale notre monde contemporain. Il invite à s’interroger sur les points communs dans l’idéologie déployée par des chefs charismatiques, qui s’appuie sur le fanatisme pour mettre en oeuvre une stratégie terroriste visant à renverser des pouvoirs triomphants.  

Je me contente ici de reprendre les éléments relatifs à la Secte des Assassins pour mettre en avant la manière dont s’est construit l’histoire et la légende des Assassins, qui ont inspiré le jeu vidéo Assassin’s Creed.

La secte des Assassins dans l’islam médiéval

La secte des Assassins est issue d’une dissidence musulmane chiite, qui apparaît au Proche-Orient aux XII et XIIIe siècles.

En 1175, un envoyé de l’empereur romain germanique Frédéric Barberousse (1122-1190) alerte sur la présence, dans les montagnes, aux « confins de Damas d’Antioche et d’Alep », de « Sarrasins » qui s’appellent « Haschichins » en arabe ( حشاشين, ḥašašyīn) et « senior des montana » en latin. Ces hommes, selon l’ambassadeur vivent sans lois : ils mangent de la chair de porc, dont la consommation est défendue par le Coran, et dispose de toutes les femmes sans distinction — y compris mères et soeurs. Retranchés dans des montagnes, ils vivent dans des châteaux bien fortifiés et imprenables. Le maître de cette secte terrifie les princes et les rois qui vivent alentours, en menant une série d’attentats ciblés, toujours au poignard.

L’orientaliste Sylvestre de Sacy (orientaliste début XIXe) a retrouvé des textes arabes où le nom d’assassin était mis en relation avec le haschich (chanvre indien ; hashishiya : fumeur de haschich), mais seulement en Syrie (pas en Iran). Le terme est utilisé par des populations urbaines hostiles, qui désignent ainsi les assassins négativement. Pour l’historien Bernard Lewis, on leur aurait donné ce nom en signe de dérision et de mépris à cause de leur comportement excessif, qui laissait penser qu’ils étaient sous l’emprise de la drogue.

Selon les sources, le Vieux de la Montagne, chef des Assassins, endoctrinait les jeunes gens en leur donnant l’illusion de vivre sur un paradis sur terre, dans un jardin somptueux, sensé donner une première impression du monde de plaisirs qui les attendait dans l’au-delà, une fois leur mission accomplie.

La secte est à son apogée entre 1162 et 1193. Mais l’historien doit être prudent : il s’agit peut-être d’un « effet de source »; ce n’est pas parce que les sources à notre disposition nous montre cette période comme l’apogée de la secte, qu’il s’agit réellement de l’apogée de la secte. La réalité historique dépend toujours des documents qui sont demeurés et qui ont résisté au passage du temps.

Qu’est-ce que le chiisme? 

Le chiisme apparaît comme une série de dissidences successsives. Il répond au départ à un problème politique : la succession du prophète Mohammed (m. 632) à la tête de l’Etat qu’il a fondé. Beaucoup, à la mort du Prophète, voit dans son cousin et gendre Ali le successeur idéal. Mais c’est un aristocrate arabe puissant qui lui est préféré. Dès lors, un parti se constitue et mène une guerre civile contre les autres partis pour imposer Ali et sa descendance à la tête de l’Etat islamique. 

Rapidement, le chiisme prend autre dimension. Ce ne sont plus seulement les droits de succession, les droits du sang, qui sont en cause mais le problème de l’accomplissement ou de l’inaccomplissement du message divin.
Pour certains, il n’y a plus rien à ajouter : Mohammed est le dernier prophète, le « sceau des prophètes ». Mais les chiites considèrent que les imams, c’est-à-dire les descendants de Mohammed, ont hérité des droits surnaturels de leur aïeul; le prophète aurait transmis à sa descendance les grâces spirituels qu’il a reçu d’Allah. Les imams doivent donc mener à leur terme le message porté par Mohammed, qui n’aurait apporté que face extérieure, visible du message coranique; pour les chiites, celui-ci est inaccompli et renferme un message plus profond.  Les « imams » (« guides religieux ») auraient donc la mission de réinterpréter le texte et de guider, de diriger la communauté.

Le chiisme attribue au Coran, puis aux choses (au monde, à la création) un sens secret. Cette importance du secret marque le chiisme classique du IX ème au XI ème siècle, et notamment la secte des Assassins, qui est une secte secrète dont les moyens d’actions sont, par définition, secrets.

Le chiisme est confronté à deux problèmes :

  • un seul imam hérite des grâces temporelles et spirituelles du prophète; 
  • l’absence de règle de primogéniture (priorité de naissance qui donne des droits à l’aîné sur l’héritage) pour désigner le fils héritier du trône : on peut choisir l’héritier comme Dieu nous l’inspire à l’intérieur de la descendance de l’imam Ali – et plus précisément de son fils cadet Hossein, mort en martyr à la bataille de Kerbala en 680, dans la lignée duquel les chiites choisissent leur imam.

Au VIIIe siècle, le chiisme se divise en deux branches : 

  • les duodécimains (dominants en Iran), qui considèrent qu’il y 12 imams entre le Prophète et le dernier imam ; après, la lignée des imams s’occulte (disparaît); l’imam, le Mahdi (al-mahdi, المهدي : « le guidé ») reviendra à la fin du monde apporter la justice, accomplir la loi du Prophète (de la même manière que Jésus dans la Bible). 
  • les septimains, aussi appelés ismaéliens, comptent 7 imams entre le Prophète et le dernier imam (Ismaïl ben Jafar); il s’agit d’une forme intellectuellement plus offensive, plus radicale, qui s’inspire de la philosophie grecque et de la logique pour interpréter le message divin, ce que certains voient d’un mauvais oeil.
    Hassan Issaba, converti au nizarisme et chef de la secte des Assassins entre 1090 et 1124, lorsqu’il entend parler de la secte pour la première fois, refuse entendre parler de ces gens qu’il appelle « philosophes » et qui sont les Nizarites: il veut dire par là que les Nizarites sont plus proches des Grecs que de l’islam. Lui-même fait figure d’intermédiaire entre la pensée grecque et la renaissance après qu’il se soit converti au nizarisme en 1071, vers l’âge de 35 ans.
Hassan Issaba (v. 1050-1124) représenté sur une gravure du XIXe siècle.

Les Fatimides portent les plus grands succès des Ismaéliens : ils conquièrent l’Afrique du Nord puis l’Egypte, fondent le Caire et le califat fatimide en 909. Toutefois, à la fin du XI ème siècle (entre 1092 et 1094 ) surgit un problème de succession : à la mort du calife/imam, une querelle agite deux de ses fils ; le vizir choisit le cadet et fait assassiné l’aîné, qui incarne aux yeux du peuple chiite l’héritier légitime, d’autant plus qu’il a disparu.

L’apparition de la Secte des Assassins

C’est au XIIe siècle qu’apparaissent la secte des Assassins au Proche-Orient dans les sources, après qu’Hassan Issaba (v. 1050-1124) ait envoyé des missionnaires pour propager sa doctrine en Syrie. Mais c’est le célèbre chef Rachid al-din Sinan, basé dans des montagnes au sud de l’Iran actuel, qui aurait porté la secte à son apogée entre 1162 et 1193. L’importance du chef est significative : Issaba et Sinan sont tous les deux des modèles d’ascétisme, d’éloquence et de persuasion; ils se distinguent par un charisme qui leur donne une autorité particulière.

A l’époque, le chiisme a paru triomphé avec les Fatimides (fondateurs du califat du Caire en 909) mais il est précipité dans l’échec par une réaction sunnite orthodoxe imprévue, menée par une clique militaire turque (les Seldjoukides) qui s’appuie sur des intellectuels (arabes mais surtout persans) pour élaborer un socle doctrinal légitimant leur pouvoir.

La secte des Assassins est fondée en réponse à cette réaction sunnite qui se développe en Iran puis en Syrie. Leur tactique est de tuer de façon sélective lorsqu’un meurtre peut apporter des bénéfices politiques importants : il s’agit de bouleverser le camp de l’adversaire.

Les terroristes, qu’il s’agisse des Assassins ou des terroristes actuels, frappent une civilisation à laquelle ils sont hostiles au moment où elle est à son apogée; d’après G. Martinez-Gros, le terrorisme peut être vu comme une tentative désespérée d’empêcher une évolution qu’on ressent comme inévitable. D’ailleurs, les Assassins ont échoué et n’ont pas pu empêcher le triomphe du sunnisme. 

Le but était de renverser le cours des choses dans les villes, les lieux de pouvoir, à partir de quelques assassinats bien placés et par le maintien de quelques forteresses inaccessibles servant de bases arrières. Les Assassins parviennent à déclencher des troubles mais n’ébranlent pas le bloc des militaires turques et moins encore celui des hommes de religion et des intellectuels orthodoxes sunnites, qui ont réussi, malgré leur crainte, à opposer un front uni, en dépit des querelles internes. 

Avec les années, le chef de la secte se rapproche progressivement du calife sunnite de Bagdad. En 1273, les Assassins sont soumis à peu près définitivement en Iran, où les Mongols ont pris le pouvoir, comme en Syrie, où se sont les Mamlouks turcs qui dominent (ils restent au pouvoir en Syrie pendant deux siècles et en Egypte pendant cinq siècles).

Source : Sébastien-Philippe Laurens

Le centre de la secte se situe dans le sud de la Caspienne, au sud de l’Iran actuel, dans la région montagneuse d’Alamut, d’où la secte est originaire. Son développement aboutit à la création d’une nouvelle mission en Syrie.

Vestiges de la forteresse d’Alamut.en Iran.


La secte présente en Syrie est une excroissance de la secte originelle. La mission syrienne vit recluse dans les montagnes, retranchée dans la puissante forteresse de Masiaf en Syrie actuelle, située dans le Djebel Ansarieh, entre Tarsûs et les plaines du Nord de la Syrie. C’est une région qui ressemble beaucoup à celle d’Alamut en Iran.

La forteresse de Masiaf en Syrie, la capitale de ce que les sources désignent comme le « territoire des assassins ».

La tactique de la secte en Syrie est la même qu’en Iran : tuer de façon sélective lorsqu’un meurtre peut apporter des bénéfices politiques importants; il s’agit de bouleverser le camp de l’adversaire.

En 1092, la secte se fait connaître par un attentat retentissant en assassinant Nizam al Mulk, grand vizir (chef du gouvernement) du sultan seldjoukide Malik shah; le vizir est poignardé dans sa litière, sur le chemin allant de la salle d’audience à la salle de ses femmes. Assassinat d’importance : Nizam al-Mulk est le vizir et l’organisateur de la réaction sunnite contre les chiites.
La mort du calife entraîne la dislocation de l’empire seljoukide, qui dominait l’essentiel du Moyen-Orient, quelques mois plus tard. En définitive, l’assassinat de Nizam al Mulk paralyse la guerre contre les Assassins et le chiisme en général. Les conséquences de l’événement dépassent complètement l’individu assassiné. 

L’assassinat de Nizam al-Mulk en 1092 représenté ici sur une imniature anonyme du XIV ème siècle, et présente dans un manuscrit conservé au musée Tokpapi d’Istanbul.

Le « Vieux de la montagne » est un homme né en ville, c’est-à-dire en zone sédentaire, qui se réfugie dans les montagnes en quête de pureté, mais aussi en quête de qualités belliqueuses, qui se trouvent en marge de l’Etat, dans des zones désertiques où vivent des tribus soudées par un sentiment de solidarité et par un mode de vie violent adapté à la brutalité de la nature. Il est à la recherche d’un refuge militaire mais aussi de partisans capables de plus de valeurs guerrières que les hommes de la ville, qu’ils considèrent affaiblis et corrompus par la civilisation.
Hassan Issaba va chercher les valeurs guerrières des Daïlamites de la région d’Alamut et qui sont à peine islamisés. Les chefs sont à la recherche d’un refuge militaire mais aussi de partisans capables de plus de valeurs guerrières. Cela permet à Hassan Issaba de diffuser plus largement le message chiite hétérodoxe (i.e. un message différent de la doctrine chiite originelle et majoritaire). Le message est toujours accepté plus facilement dans les régions où la tradition islamique est peu développée. 

L’invention du terrorisme

L’envoyé de l’empereur Barberousse, qui est, en 1175, le premier à mentionner la secte dans les sources chrétiennes, évoque des fils de paysans recrutés dans le palais du vieux de la montagne; dès lors, ces jeunes gens ne voient plus que leurs professeurs et maîtres, qui sont la source de tout leur enseignement jusqu’à ce qu’ils soient envoyés pour commettre un attentat.

La légende a couru que le Vieux de la montagne réussissait à convaincre, à persuader en faisant voir à ses jeunes disciples les jardins du paradis (à grands renfort de drogues et de femmes selon les sources). Il s’agit surement d’une vision fantasmée, d’un mythe construit par les auteurs.

Une fois que les disciples sont prêts à se sacrifier pour accéder au paradis,  ils prêtent un serment d’obéissance fervente sur un poignard d’or. Le choix du poignard est significatif. C’est l’arme obligatoire de l’exécution. Les Assassins ne se sont jamais servis d’une autre arme. Il faut sans doute y voir un écho du jihad (terme qui signifie littéralement « effort », « lutte », « résistance ») mené contre l’orthodoxie sunnite, en ce sens que l’assassinat est conçu comme un acte de guerre. C’est normalement un acte auquel on ne doit pas survivre (pour les Assassins la survie est synonyme de honte car c’est le signe qu’on est pas allé jusqu’au bout, qu’on ne s’est pas vraiment sacrifié pour la cause).

L’Assassin était généralement sacrifié : il ne revenait pas de l’attentat ; aussi était-ce sans intérêt de perdre un homme pour rien. Par définition, un feddayin (de feda’i فدائي : « celui qui se sacrifie pour quelque chose ou quelqu’un »), terme parfois utilisé pour désigner les Assassins et repris par Oussama Ben Laden, se sacrifie toujours pour une cause. 

Le Coran condamne fermement le suicide (comme la Torah et la Bible; pour les religions du livre, la vie est un don de Dieu que les hommes doivent mener à bien). Mais certains penseurs, par un raisonnement fallacieux, présentent le suicide comme une offrande à Dieu, égale au don que Dieu lui-même a fait en délivrant la vie. Dès lors, le suicide n’apparaît plus comme un péché mais comme un sacrifice, un don de soi qui élève au rang de martyr et qui donne accès au paradis…

L’offrande de la mort est plus typiquement chiite que sunnite (à l’origine du moins : à partir du XIX ème siècle, plusieurs penseurs sunnites développent une rhétorique sacrificielle). Le chiisme, à la différence du sunnisme, est fondé sur le martyre d’Hossein tué par les troupes Omeyyades à Kerbala en 680. Le meurtre apparaît comme une sorte de Passion constitutive de la sensibilité du chiisme. Le dolorisme de la mort est plus présent dans le chiisme, et particulièrement dans le chiisme ismaélien. 

L’esprit de sacrifice qui anime les Assassins n’est pas propre à la secte ou aux musulmans. Dans l’éloge que Bernard de Clairvaux (1090-1153) adresse aux Templiers en 1128, le moine cistercien magnifie le bonheur qu’il y a à mourir pour le Seigneur : plus heureux seraient ceux qui meurent pour Dieu que ceux qui s’endorment en lui. 
Toutefois, l’appel de Bernard de Clairvaux à la croisade est enraciné dans le christianisme; il chante les louanges de la nouvelle chevalerie du Christ, les Templiers, nés au début du XIIe et supprimés par Philippe le Bel au début XIVe. Saint Bernard réalise l’union de pôles opposés des valeurs chrétiennes : le moine (abstinent de chair et de sang) et le chevalier (guerrier par essence).

Le sacrifice se retrouve aussi bien du côté du christianisme que du côté de l’islam, toujours par rapport à la loi : les Ismaéliens ont un rapport difficile avec la loi de même que la loi des moines est joyeusement transgressée par la nouvelle chevalerie, en théorie soumise aux voeux du monachisme. 

Emile Signol, Saint Bernard prêchant la deuxième croisade, 1840.

Les Assassins ont un rapport difficile à la charia (la loi coranique). Car dans le chiisme, l’accomplissement de la loi, qui équivaut à son abolition, incombe aux imams. La loi sera entièrement révélée au Jugement dernier, pas avant. C’est pourquoi certains Ismaéliens, comme les Assassins, mangent du porc; c’est pourquoi les Assassins rompent également l’interdit de l’inceste : dans leur esprit, comme la vraie loi sera révélée lors du Jugement dernier, il n’y a pas de loi qui ne puisse pas être transgressée.

Les Assassins font preuve d’un art consommé du déguisement : ils maîtrisent parfaitement l’art de l’infiltration. L’infiltration est rendue possible par l’organisation très particulière du pouvoir musulman dans la plupart des dynasties : le souverain est entouré d’esclaves, dont on ignore les origines.
Car le rival le plus dangereux est souvent un parent. Pour écarter tous ceux dont l’importance sociale peut être menaçante, les souverains s’entourent d’esclaves sans nom, sans origine qui reportent toute leur allégeance sur lui. Dans le même temps, ils repoussent les membres de leur famille ou de leur clan aux frontières (c’est l’intérêt des conquêtes : elles éloignent les guerriers du centre du pouvoir et les occupent dans des contrées lointaines).
Ainsi, les hommes proches du pouvoir pratiquent des langues qu’ils maîtrisent plus ou moins bien. La puissance de l’accent ou la maladresse des termes sont des choses très fréquentes très communes à l’époque, qui ne désignent pas nécessairement des étrangers (d’autant plus que les sociétés médiévales sont marquées par les voyages)

La stratégie terroriste

La secte met en place une stratégie d’assassinats systématiques mais très ciblée. Cette stratégie frappe une centaine de dignitaires, qui sont pour la plupart des hommes politiques mais la secte vise également des intellectuels. 

A l’époque, le chiisme a paru triomphé avec les Fatimides mais il est précipité dans l’échec par une réaction sunnite orthodoxe imprévue, menée par une clique militaire turque (les Seldjoukides) qui s’appuie sur des intellectuels arabes mais surtout persans pour élaborer un socle doctrinal légitimant leur pouvoir.

Les assassinats sont ciblés car les terroristes s’attaquent au maillon supposé faible de la chaîne sociale et qui a un poids politique (celui dont la disparition est susceptible de conduire à l’effondrement du pouvoir lui-même) : ainsi la mort de Nizam al-Mulk, l’homme fort du régime, entraîne la dislocation de l’empire turc seldjoukide; elle prolonge de près d’un siècle l’existence du califat fatimidie du Caire et celle de la secte des Assassins. 

En fait, les cibles de la secte sont ceux qui portent la parole. Les Assassins ont compris que la parole des juges (les cadis) ou des intellectuels religieux sunnites (les oulémas) qui justifiaient la répression contre le chiisme était aussi importante que le sabre des militaires sunnites qui frappaient les chiites. Bon nombre de ceux qui justifiaient la répression ont été la cible du couteau ou de la menace de la secte.

Parfois, la menace et les intimidations des Assassins suffisent à museler leurs adversaires. Le penseur mystique al-Ghazali (1061-1136), persan originaire de Tûs, au Nord-Est de l’Iran, a modéré son discours sur les ismaéliens après avoir reçu des menaces de mort. Le grand théologien sunnite Faradin al-Razi (1150-1209) opère la même inflexion dans la région de Téhéran : la menace est parfois suffisante. 

A la fin du XIIe siècle, Saladin (1138-1193), le célèbre chef kurde qui prit Jérusalem aux chrétiens en 1187 et qui domine l’Egypte et de la Syrie, est lui aussi menacé mais parvient à réchapper du sort que lui avait fait les Assassins.
C’est suite à une série d’intimidations de la part du Vieux de la montagne, que Saladin, pourtant en conflit larvé avec la secte dissidente et à la tête d’une armée redoutable, se serait abstenu d’attaquer les Assassins. Là encore, la menace suffit. 

Gravure du XIXème siècle (in Léo Taxil, Les Mystères de la Franc-Maçonnerie, 1886) qui dépeint une scène rapportée sous forme d’anecdote par les sources : le Vieux de la Montagne ordonne à ses disciples de sauter du haut de la forteresse pour impressionner un ambassadeur de Saladin.

Les cibles des Assassins sont surtout des sunnites orthodoxes; les attentats qui visent les Francs sont marginaux (on peut citer Conrad de Montferrat, assassiné un an après Nizam al-Mulk). Dans le système franc, les Grands sont entourés de leurs proches; en outre, le système de primogéniture mâle (c’est le premier fils, l’aîné qui hérite du pouvoir de son père) est bien ancré dans les moeurs : il n’y a pas de problème de succession qui puisse ébranler le système. Le meurtre d’un souverain franc ne déclenche rien étant donné qu’il y a toujours un successeur désigné et légitime.  Il est impossible d’assassiner Richard Coeur de Lion (1157-1199) car il est entouré de chevaliers qu’il connaît bien et qui sont presque ses amis d’enfance. Surtout, le roi serait remplacé par son successeur désigné.
Joinville, le biographe de Saint Louis, explique que les Hospitaliers ne craignaient pas les Assassins car ils n’avaient rien à gagner en faisant tuer le maître de l’Hôpital : un autre aussi bon serait nommé aussitôt.
Dans le cas de Conrad de Montferrat, c’est son rival Saladin qui lui succède et accède au trône de Jérusalem : ce dernier est d’ailleurs soupçonné d’avoir payé les Assassins pour accéder au pouvoir.

La forteresse d’Alamut : le pouvoir de l’illusion

En 1273, le célèbre voyageur Marco Polo décrit la forteresse d’Alamut et participe à fonder la légende. Le Vieux de la montagne y est désigné sous le nom d’Aladin. Marco Polo le dépeint en maître régnant sur un jardin extraordinaire et inédit, plein de tous les fruits du monde, avec les plus belles maison et  les plus beaux palais, et strié de canaux qui fournissent du vin, de l’eau et du lait en abondance. Marco Polo rapporte également avoir vu à Alamut les plus belles dames du monde qui jouaient tous les instruments et dansaient délicieusement. La forteresse d’Alamut telle qu’elle est décrite par Marco Polo ressemble beaucoup au paradis de Mahomet.

Marco Polo, nous rapporte : « Il avait un jardin clos entre deux montagnes, le plus grand et le plus beau qu’on ait jamais vu au monde, avec les fruits les plus délicieux, des maisons et des palais les plus splendides, tout pleins d’or et de peintures. Il courait dans ce jardin des rivières de vin, de lait, de miel et d’eau » (Devisement du monde ou Livre des Merveilles, Récit de voyage, 1299, Manuscrit copié à Paris, vers 1410-1412).

L’historien persan, Juvaïni (1226-1283) raconte la prise et la destruction d’Alamut en 1256 par Qubilai Khan, le grand empereur mongol, fondateur de la dynastie Yuan (laquelle règna sur la Chine pendant près d’un siècle). Quand les soldats du grand khan s’emparent de la ville et de ses richesses, l’or se révèle être du plomb et s’il reste un assassin, l’historien nous dit qu’il exerce désormais un travail de femme ou d’esclave.
L’historien veut dire métaphoriquement que le pouvoir de la secte reposait en fait sur l’illusion: la richesse d’Alamut, symbolisée par l’or, était une illusion créée par la secte elle-même pour impressionner ses adversaires. La vraie nature des Assassins, qui se faisaient passés pour des martyrs, des héros, est mise au jour : ce ne sont pas des hommes; ils sont indignes du statut social des hommes, de la nature du sexe fort, car ils sont lâches – le suicide est une facilité contraire à l’effort imposé par Dieu à travers la vie. Les membres de la secte, s’il en reste nous dit le texte, sont réduits à la condition inférieure de femme et d’esclave. La destruction de la forteresse, qui fait disparaître la secte, permet un nettoyage du monde, qui a été souillé par leur ignominie.
Pour l’historien Juvaïni l’événement est un avertissement pour ceux qui réfléchissent. Il termine par une jolie formule : « les Assassins ne sont plus qu’un mot sur les lèvres des hommes » : le mythe ne survit plus que par les mots, il a perdu toute consistance.  

Conclusion : Un affrontement entre deux mondes ? 

Peut-on voir dans l’histoire de la secte l’affrontement entre une civilisation plus rurale et un monde urbain ?

Les Assassins s’accrochent à l’aridité et à l’austérité des montagnes pour attaquer les villes, symboles de dépravation, dans l’espoir d’un retournement des populations urbanisées. Mais leurs espoirs sont déçus : les Assassins deviennent les représentants d’un monde rural et marginal qui combat la ville en tant que telle. 

Au XIIIe siècle, la ville a triomphé. Dès la première moitié du XIIe siècle, la population urbaine prend massivement parti contre le Assassins. Il n’existe pas d’opinion publique à l’époque mais l’évolution du comportement des foules urbaines joue un rôle essentiel.

Les Assassins pensaient sans doute incarner une réaction des élites arabes traditionnelles face aux nouveaux militaires turques. Il convient finalement de replacer les attentats de la secte dans le cadre d’un long conflit entre une élite arabo-persane traditionnellement au pouvoir en islam et les nouvelles élites turques qui apparaissent dans le monde arabo-musulman au X ème siècle.

Pour aller plus loin :

Des textes d’histoires (articles et livres)

  • Bernard Lewis, Les Assassins, terrrorisme et politique dans l’islam médiéval. 
  • Article Anne-Marie Eddé, « Les Assassins, une secte terroriste » (L’histoire, n°158, septembre 1992).
  • Gabriel Martinez-Gros, Ibn Khaldoun et les sept vies de l’islam (2004) ou le très court et excellent Brève histoire des empires (2014). Les ouvrages de cet historien sont généralement très bien écrits.

Un roman

  • Vladimir Bartol, Alamut, 1938.

Les 10 ingrédients d’une bonne théorie du complot

Le succès du film documentaire Hold-Up interpelle. Il prétend révéler que la pandémie du coronavirus est une invention des individus les plus riches de la planète pour éliminer la partie la plus pauvre de l’humanité et dominer le monde. Il laisse invite à penser que la politique sanitaire est un braquage des riches contre les pauvres, une arnaque – présentée justement comme le « casse du siècle » (c’est le sens du titre).

Le documentaire a fait l’objet d’une controverse dans les médias. Ce documentaire a été très largement visionné et de nombreux français y puisent des arguments pour justifier leur hostilité vis-à-vis de la politique sanitaire du gouvernement, qu’ils identifient à une « mascarade » (comprendre masque-à-rade).

Dans ce contexte, il n’est pas inintéressant de regarder (ou de re-regarder) le court-métrage réalisé par des élèves d’un lycée de Bondy en 2016, qui constitue sans doute la meilleure réponse au « gloubiboulgra complotiste » pour reprendre les mots du journaliste Samuel Gontier, qui a re-diffusé cette vidéo récemment.

Ce court métrage a été réalisé en 2016 par une classe de seconde du lycée Madeleine Vionnet à Bondy (Seine-Saint-Denis). Il est structuré en deux parties.
Le film commence en « Egypte ancienne, en 2 000 avant Jésus-Christ », date de la « plus ancienne mention de l’existence des chats ». Une voix mystérieuse, avec une musique de fond inquiétante, interpelle directement le spectateur en lui demandant pourquoi il y a tant de mystères autour de ces félins (« immédiatement considérés comme des dieux » dans l’Egypte antique). La voix affirme alors que la vidéo qui suit va remettre en cause ce que tout le monde pensait savoir sur les chats et l’écran affiche le titre du film :

Après 4 minutes 30 de démonstrations hasardeuses mais persuasives, une nouvelle voix, non plus masculine mais féminine, interpelle le spectateur : « si vous pensez que vous venez de voir une vidéo conspirationniste, attendez de voir ce qui suit ». La deuxième partie de la vidéo nous apprend comment les élèves ont fabriqué ce court métrage, après avoir fait de nombreuses recherches sur le complotisme, qui leur ont permis d’identifier 10 ingrédients pour monter une bonne théorie du complot.

Les 10 ingrédients d’une théorie du complot

Une voie sérieuse qui fait peur et qui s’adresse directement au spectateur…

Une bonne structure…

Le film a commence ainsi avec une introduction historique pour paraître crédible d’entrée de jeu et se finit sur une révélation qui donne du suspense, comme nous le dit la voix en deuxième partie de film.

Une musique effrayante…

L’ambiance est toute différente selon qu’il y a une musique de film d’horreur et une musique techno !

Des citations bien choisies exposés très rapidement sous forme de flash, des phrases courtes et « chocs », qui ne laissent pas au spectateur de réfléchir et de digérer les informations qu’il reçoit.

Des images bizarres, monstrueuses…

Des images de chats bizarres dans le film

Des éléments véridiques…

La popularité des chats sur internet en l’occurence, et les malformations physique de certains chats, qui sont invoquées, photos à l’appui, mais sans précision (les malformations ne sont pas présentées comme telles mais comme le signe d’une monstruosité cachée).

Des éléments incertains et des choses invérifiables…

Des hypothèses scientifiques non résolues par exemple, des choses qui constituent toujours une énigme pour la science, ou alors des faits divers déformés sur internet.

Des vrais mensonges…

C’est-à-dire des vraies informations mais accompagnées de fausses images; dans le cas de la vidéo, la plus ancienne représentation iconographique de chat date effectivement des environs de 2000 av. n. è. et a bien été réalisée en Egypte, mais des traces plus anciennes ont été retrouvées à Chypre : des restes de chats préservés dans une tombe vieille de 9 500 ans.

Un bon montage…

L’assemblage des images, la structure des éléments dans un document (quelqu’il soit) influence l’interprétation de celui qui le regarde. C’est pour cela qu’il est très important de toujours décomposer les éléments d’un document pour l’analyser et le critiquer correctement (la décomposition est à l’origine du mot analyse, c’est la signification du mot grec analusis). Selon la position d’un élément (une intervention, un objet, une phrase), cet élément sera interprété différemment par l’observateur; l’interprétation est toujours orientée par la structure du récit, la forme prenant même, parfois, le pas sur le fond – hélas !

Et pour finir… de bons effets spéciaux !

Parfois, comme le dit la voix off pour conclure « un bon morphisme vaut mieux qu’un bon discours » – le terme morphisme désignant la fusion de deux ensembles (de deux corps par exemples) sans induire de changement de forme (synonyme de mutation mais avec l’idée d’un processus graphique et physique).

Bonus : la réponse d’un youtubeur à Hold-Up

Dans cette vidéo, le youtubeur Vincent Verzat, auteur de la chaîne « Partager c’est sympa » décrypte le documentaire Hold Up : il montre en quoi, pourquoi et comment ce documentaire nous manipule. Il analyse les arguments développés et les preuves invoquées par les personnes qui interviennent dans le film qui fait controverse. Pour ce youtubeur soucieux de proposer des solutions et désireux de construire « un avenir juste et durable » à l’échelle locale, « ce film sème le doute plus qu’il ne nous aide à y voir clair (…). Et qui sème le doute récolte le complot ».

Cette vidéo est une brillante analyse de document : car un documentaire est d’abord et avant tout un type de document qu’il convient d’observer avec méthode et rigueur pour repérer les manipulations de l’auteur et démêler le vrai du faux.

Rappelons ici que le terme document vient du latin documentum qui signifie « modèle », « exemple » et qui dérive du verbe docere qui désigne l’action de montrer, de faire voir, d’instruire. De cette étymologie, on peut déduire que tout document vise à diffuser une ou plusieurs théories (une théorie étant entendue comme un ensemble de notions, d’idées et de concepts abstraits utilisés pour décrire et expliquer le monde).

La méthode qu’utilise le youtubeur Vincent Erzat est en tout point comparable à ce qu’il faut faire lors d’une critique de documents : il décompose le documentaire Hold-Up et identifie les procédés utilisés par les réalisateurs de ce film pour manipuler les spectateurs – le plus flagrant étant l’absence totale de sources; la mention critique la source est une chose élémentaire : pour mettre en oeuvre un raisonnement argumenté et appuyé par des preuves, il faut que ces preuves soient clairement identifiables et que l’on puisse les retrouver à partir d’une référence précise !

Sources

La réforme du baccalauréat 2021

Le nouveau bac général verra le jour en 2021. Les premiers élèves concernés sont donc ceux qui sont entrés en classe de seconde en septembre 2018. 

Le changement dans la continuité :
ce qui change et ce qui reste

Comme auparavant, les élèves auront une épreuve anticipée de français (écrite et orale) en classe de première. 

En revanche, il n’y aura plus que 4 épreuves en terminale (contre 12 à 16 auparavant). Il y aura une épreuve de philosophie, deux épreuves portant sur des enseignements de spécialité et un grand oral d’une vingtaine de minutes. Pour cet oral, il s’agira de présenter un projet entamé en première en lien avec l’une des matières principales choisies par le lycéen. 

La note du baccalauréat dépendra donc de deux formes d’évaluations : des épreuves communes réalisées en contrôle continu, en Première et en Terminale, et des épreuves écrites qui ont lieu en fin d’années : une épreuve de français en Première d’abord, puis les épreuves de philosophie, celles spécifiques aux spécialités choisies par l’élève et le grand oral en Terminale.

Les épreuves de terminale comptent pour 60% de la note finale de l’examen. Les 40% restants proviendront du contrôle continu : 30% lors d’épreuves communes au sein des établissements organisées en première et terminale, et 10% des notes figurant sur les bulletins scolaires de ces deux années. L’oral de rattratapage est maintenu.  

La réforme se base sur les recommandations du directeur de Sciens Po Lille Pierre Mathiot, qui a rédigé un rapport constatant que le bac est devenu un examen trop lourd et trop cher à organiser, trop lourd également pour les candidats incités au bachotage. Le rapport de Pierre Mathiot pointe aussi un diplôme vide de sens, car la majorité des lycéens ne choisit pas sa filière en fonction de son orientation post-bac : le bac S était devenu la série la plus généraliste. Enfin, le rapport déplore « le poids de l’échec en première année de licence » à l’université, lié à la forme actuelle du bac et aux choix d’orientation. 

C’est pourquoi la réforme du baccalauréat met fin aux séries de la voie générale (voies « S » – scientifique, « ES » – économique et sociale, et « L » – littéraire), remplacées par un nouveau tronc commun de spécialités pour les classes de première et de terminale. 

Déroulé du baccalauréat :
épreuves, exigences et objectifs

La nouvelle formule du baccalauréat a pour but, du moins en histoire, d’évaluer les connaissances de l’élève mais aussi sa capacité à mettre en oeuvre un raisonnement et à respecter une méthode rigoureuse pour exposer des arguments ou commenter des documents. 

Le contrôle continu a l’avantage d’évaluer l’investissement de l’élève et les efforts fournis tout au long de l’année (avec l’idée qu’il est possible de progresser!). 

Les élèves des voies générale et technologique suivront désormais 7 enseignements communs (EC)

  • du français en première, puis de la philosophie en terminale; 
  • de l’histoire-géographie ; 
  • un enseignement scientifique; 
  • un enseignement moral et civique; 
  • deux langues vivantes; 
  • de l’éducation physique et sportive. 

En parallèle, la réforme instaure un nouveau tronc commun de spécialités pour les classes de première et de terminale: les élèves choisiront 3 matières parmi 12 spécialités en classe de première, ramenées à deux en terminale. Ces spécialités remplacent les séries de la voie générale (voies « S » – scientifique, « ES » – économique et sociale, et « L » – littéraire). Cela représente 3 fois 4 heures par semaine pour l’emploi du temps de première et 2 fois 6 heures par semaine en terminale. 

Les élèves ont le choix parmi 12 spécialités proposées par le ministère et dont tous ne seront pas nécessairement dispensés dans chaque établissement (il convient donc d’étudier les options proposées dans chaque lycée): 

  • arts (arts du cirque, arts plastiques, cinéma-audiovisuel, danse, histoire des arts, musique, théâtre); 
  • biologie-écologie; 
  • histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques; 
  • humanités littérature et philosophie ; 
  • langues, littératures et cultures étrangères et régionales (allemand, anglais, anglais et monde contemporain, espagnol, italien) ; 
  • littérature et langues et culture de l’Antiquité (LCA) ; 
  • mathématiques ; 
  • numérique et sciences informatiques ; 
  • physique-chimie ; 
  • sciences de la vie et de la Terre ; 
  • sciences de l’ingénieur ; 
  • sciences économiques et sociales. 

Pour le baccalauréat technologique, les séries actuelles sont conservées.

  • série S2TMD (Sciences et Techniques tu Théâtre, de la Musique et de la Danse);
  • série STMG (Sciences et Technologies du Management et de la Gestion);
  • série ST2S (Sciences et Technologies de la Santé et du Social);
  • série STI2D (Sciences et Technologies de l’Industrie et du Développement Durable);
  • Série STL (Sciences et Technologies de Laboratoire).

Les options qui peuvent être choisies par les élèves des voies technologiques diffèrent en fonction de chaque série. Il convient donc de réfléchir à son orientation dès la classe de Seconde !  

Il y a deux ressources que vous pouvez utiliser pour cerner les exigences du baccalauréat ; ce sont des sujets types qui vous permettent de voir ce qui est attendu lors des épreuves et les compétences à maîtriser au lycée.

  • Les « sujets zéro », qui donnent des exemples de ce qui pourra être attendu en épreuve anticipée de français et lors des évaluations communes (types de questions, exercices, documents). Cependant, ils ne présagent pas de la forme finale du sujet d’examen : ils permettent de travailler certaines des compétences qui sont attendus d’un bachelier. 
  • Les « spécimens », qui sont des sujets complets qui pourraient être proposés lors des épreuves (et qui du coup, ne seront pas utilisés pour les évaluations du baccalauréat, bien entendu). Les spécimens vous permettent d’essayer de répondre à toutes exigences du diplôme du bac : ils peuvent être utilisés comme des tests pour voir si vous êtes à la hauteur (le principe est le même qu’avec le corrigé d’une épreuve blanche, qui permet de faire un point sur les attendus de l’examen). 

Sources :

Méthode : rédiger un texte argumenté et répondre à une question problématisée

La question problématisée est une des épreuves communes du contrôle continu d’histoire-géographie : c’est une épreuve que les élèves de la voie générale doivent maîtriser en première et en terminale pour obtenir le baccalauréat.

Cet exercice permet de travailler la mobilisation des connaissances, l’expression écrite et l’argumentation.

L’énoncé est donné sous forme d’une question. Cette question est suivie d’indications pour construire la réponse dans les épreuves de première. Ces indications ne sont pas présentes en terminale. Les élèves disposent d’une heure pour rédiger leur réponse.

Tout d’abord, la problématique est fournie par le sujet qui est déjà une question. La formule « question problématisée » indique que la problématique n’est pas à construire.

L’introduction a donc pour objet essentiel de présenter le plan de réflexion qui sera choisi pour formuler la réponse.
– En première, l’élève peut reprendre les axes proposés dans l’énoncé du sujet;
– En terminale, il devra construire son plan.

Le développement doit comporter deux ou trois parties, qui correspondent à des grandes idées, qui sont autant d’éléments.
Il faut s’appuyer sur des exemples précis et articuler les idées générales avec des acteurs, des lieux, des événements. Cela implique que l’on ne peut répondre à une question problématisée en quelques lignes. Mais l’exercice est réalisé en une heure : on n’attend donc pas nécessairement une réponse de plus de deux pages. Ce calibrage est bien sûr tout à fait indicatif : il ne faut pas confondre la qualité et la quantité.
La réponse à la question problématisée doit donc être développée avec rigueur et rédigée avec clarté dans l’expression. Le propos doit mobiliser des notions et le vocabulaire spécifique de la discipline concernée.

La conclusion doit fournir des éléments de réponse à la question posée.

L’histoire-géographie et l’EMC au baccalauréat (à partir de 2021) :

En première générale comme en première technologique, l’épreuve du baccalauréat comporte deux parties, une d’histoire et une de géographie, chacune notée sur 10 points. Cependant, les compétences évaluées ne sont pas les mêmes selon la voie choisie. 

En première générale

L’épreuve du baccalauréat comporte deux parties (chacune notée sur 10 points) : 

1) Réponse à une question problématisée (10 points)

Les élèves disposent d’une heure pour rédiger leur réponse ; la problématique est fournie par le sujet qui est déjà une question. La formule « question problématisée » indique que la problématique n’est pas à construire. 

La réponse doit contenir plusieurs parties : une introduction qui présente un plan de réflexion. En première, l’élève peut reprendre les axes proposés dans l’indication. En terminale, il devra construire son plan. Un développement en deux ou trois parties, qui s’appuie sur des exemples précis. L’élève doit articuler les idées générales avec des acteurs, des lieux, des événements. 

L’exercice dure une heure : on n’attend donc pas nécessairement une réponse de plus de deux pages (calibrage indicatif : il ne faut pas confondre la qualité et la quantité).
La réponse doit être menée avec rigueur et être rédigée avec clarté. Le propos doit mobiliser les notions et le vocabulaire spécifique utilisés par les historiens et les géographes pour expliquer le monde et les sociétés humaines. 

La conclusion fournit des éléments de réponse à la question posée (attention à ne pas être trop péremptoire : il vaut mieux offrir des pistes de réflexion qui montrent que vous avez compris la complexité du sujet plutôt que de proposer des solutions arrêtées et des idées toutes faites). 

2) Etude de documents ou réalisation d’une production graphique en géographie (10 points)

Cette épreuve évalue les méthodes d’analyse de document et de production, qui sont des compétences travaillées tout au long du lycée et qu’il est essentiel de maîtriser. 

Pour les élèves en situation de handicap, un texte alternatif de description des images incluses dans les sujets sera fourni aux concepteurs, pour chaque enseignement. 

En première technologique 

Une partie questions (10 points)

L’élève doit répondre à des questions de cours, définir des notions de vocabulaire essentielles, situer et localiser des événements et des périodes historiques, mais aussi des phénomènes géographiques (espaces productifs, foyers de peuplement, processus spatiaux et sociaux, etc.).  L’élève doit être capable de justifier ses réponses par des preuves tangibles et des arguments solides. 

Une partie analyse de documents (10 points)

Dans un deuxième temps, l’élève doit analyser un texte à partir de questions. L’élève doit savoir présenter un document, identifier et relever des informations, justifier ses arguments ou des parties du document à partir de connaissances personnelles, acquises tout au long de sa scolarité.

Exemples de sujets qui peuvent être proposés lors du contrôle continu :

Exemple 1 (Première voie générale):

Exemple 2 (Première voie générale) :

Exemple 3 (Première voie technologique)

Source : https://eduscol.education.fr/1987/sujets-zero-et-specimens-pour-le-baccalaureat-2021

Chrétientés et islam (VIe-XIIIe siècles), des mondes en contacts

5ème – Histoire – Thème 1

Objectifs du cours :

Ce premier thème au programme vise à comprendre ce qu’est un empire : un pouvoir central qui s’affirme sur un territoire étendu, une autorité s’exerçant sur des peuples et des territoires divers, ce qui induit une tension entre des facteurs d’unité et des facteurs d’éclatement. Il vise également à montrer que les contacts entre des civilisations et des puissances différentes peuvent être pacifiques ou guerriers. Nous verrons également que le lien entre le pouvoir et la religion est fort dans le monde médiéval, et que l’islam et le christianisme sont deux monothéismes précocement marqués par la diversité.

Principales compétences à travailler :

  • « Pratiquer différents langages en histoire » : être capable d’élaborer des récits et des descriptions pour présenter les personnages ou les lieux évoqués.
  • « Analyser et comprendre un document » : être capable d’extraire les informations d’une carte, de texte, mais aussi de photographies ou de restes archéologiques (cf. fiche méthode).

Définitions et bornes chronologiques du sujet.

Les empires byzantin et carolingien sont chrétiens. Ils se revendiquent les héritiers de l’empire romain, partagé en 395. En Orient, au VIème siècle, Justinien (527-565) étend l’empire byzantin, qui dure jusqu’en 1453 (prise de Constantinople par les Ottomans). En Occident, Charlemagne, couronné en 800, fonde l’empire carolingien.

L’empereur carolingien Louis le Pieux reçoit les ambassadeurs de l’empereur byzantin Léon V. Adémar de Chabanne, XIème siècle, BNF, Paris.
Denier de Charlemagne qui reprend le titre des empereurs romains « Imperator Augustus » (« Auguste Empereur »), en abrégé sur la droite de la pièce (appelé l’avers ou le droit en numismatique : la face de la pièce portant le motif essentiel – c’est pourquoi on l’appelle le côté face dans le langage courant).
Au Vème siècle avant notre ère, la République romaine est une puissance mineure d’Italie. En 200 av. n. è., elle avait conquis l’Italie, et deux siècles plus tard, elle avait conquis la Grèce et l’Espagne, la côté nord-africaine, une grande partie du Moyen-Orient, de la France actuelle, et même une partie de l’île de Grande-Bretagne (l’Angleterre). En 27 av. n. è. La République devient un empire, qui dure plus de 400 ans. Finalement, les coûts du maintien de l’autorité sur un si vaste territoire furent trop élevés et ne purent être assumés par les empereurs romains. Rome se sépare progressivement, jusqu’à la séparation officielle des empires d’Occident et d’Orient en 395. En 476, la partie occidentale de l’empire s’effondre, victime des invasions de tribus germaniques. La partie orientale de l’empire, basée à Constantinople, continue de prospérer pendant plusieurs siècles.
Les royaumes barbares en Europe en 526. Cette carte est très différente d’une carte de l’Empire romain telle qu’il existait une dizaine d’années plus tôt. Cependant, l’Europe occidentale était peuplée des mêmes groupes ethniques en 526 qu’elle ne l’était un siècle plus tôt. Bien avant l’effondrement de l’empire, le manque de main d’oeuvre avait contraint l’empire à intégrer des peuples barbares dans les légions romaines. Les tribus barbares qui ont désossé l’empire romain (les Francs, les Wisigoths, les Ostrogoths, les Vandals, etc.) étaient bien plus romanisés que les tribus qui avaient menacées Rome des siècles plus tôt. Les dirigeants de ces nouveaux royaumes cherchaient généralement à coopter les élites romaines qui possédaient toujours une richesse et un pouvoir significatif à travers l’ancien empire. Si les Romains ont sans doute mal vécu le fait d’être dirigés par d’anciens peuples soumis, l’Europe de l’ouest de 526 n’était pas si différente de celle de 426.

Problématique : comment naissent et évoluent les empires chrétiens byzantin et carolingien?

I. Deux empires qui s’affirment en héritiers de l’empire romain

A. Reconstituer l’empire romain par les conquêtes

Les empires carolingien et byzantin conquièrent de nombreux territoires mais ne parviennent pas à reconstituer l’empire romain.

  • Dans l’empire byzantin, l’empereur Justinien (527-565) étend les territoires de l’empire byzantin : il reconquiert des terres d’Occident qui avait été conquises par les barbares en 476.

  • Dans l’empire carolingien, Charlemagne (800-814) conquiert également de nombreux territoires. Charlemagne est le fils de Pépin le Bref, qui est le fondateur de la dynastie carolingienne.

B. Deux capitales qui imitent Rome

Byzance (Constantinople) est la capitale de l’empire byzantin et Aix-la-Chapelle est la capitale de l’empire carolingien. Les deux villes imitent Rome : c’est là que se trouvent les palais des empereurs mais aussi les plus grandes églises des deux empires.

Les deux capitales reprennent plusieurs éléments de la cité de Rome :

  • A Byzance, il y a un forum (centre de la vie civique) et un Sénat (lieu de réunion des gouverneurs des provinces);
  • A Aix-la-Chapelle, il y a des thermes (bains publics) et une curie (tribunal).
Reconstitution du palais d’Aix-la-Chapelle construit par Charlemagne (manuel Sixième, Nathan, 2016)

C. Des empires divisés et instables

L’empire carolingien est divisé peu après le règne de Charlemagne. C’est le partage de Verdun en 843 : les petits-fils de Charlemagne se partagent l’empire en trois.

Le partage de Verdun (843) divise l’empire carolingien, qui aura donc été de courte durée (800-843). L’espoir de réunification de l’empire carolingien,traverse le Moyen-Âge (qui se concrétise d’ailleurs avec la création du Saint-Empire romain germanique).

En 1204, Byzance est pillée par des chrétiens d’occident lors d’une croise, preuve que la chrétienté est loin d’être une communauté unie et solidaire. La ville est victime des divisions qui existent au sein du christianisme.

Le sac de Byzance par les croisés en 1204 (miniature)
L’Entrée des Croisés à Constantinople, en 1204 (huile sur toile d’Eugène Delacroix, 1840, musée du Louvre). Inexact du point de vue du décor et des costumes, ce tableau donne à voir la vision qu’avaient les hommes du XIXème siècle de cet événement et , plus largement, de cette période.
Carte de Constantinople (1422) par le cartographe florentin Christoforo Buondelmonti, montrant Pétra, au nord de la Corne d’Or. Cette colonie génoise créé en 1261 symbolise la concurrence des républiques italiennes qui ruine l’empire byzantin au XIIIème siècle.

II. Les héritages romains dans l’organisation politique et religieuse des empires chrétiens

A. Deux empereurs qui dirigent un vaste territoire : Justinien et Charlemagne

  • Justinien (527-565) étend les territoires de l’empire byzantin et rassemble les lois romaines dans ce qu’on appelle le « Code Justinien », qui cherche à unifier les lois de l’empire.
  • Charlemagne (800-814) est lui aussi un empereur conquérant. Il devient roi des Francs en 768 puis empereur en 800. Il fixe sa capitale à Aix-la-Chapelle et proclame de nombreuses lois (des capitulaires) pour unifier l’empire, dans la lignée des empereurs romains.

B. Deux empires chrétiens

Rome est la capitale de l’empire carolingien. Charlemagne y est couronné par le pape en 800, le 25 décembre (date symbolique car c’est la date de la naissance du Christ).

Le pape est l’évêque de Rome et le chef de l’Eglise d’Occident.

Charles le Chauve (843-877) proclamé empereur en 875, petit-fils de Charlemagne, reprend le projet impérial de son grand-père. Il tire sa légitimité de Dieu (la main qui vient du ciel et qui bénit l’empereur en haut de l’image); il a vocation à diriger le monde chrétien : il tient dans sa main gauche une orbe (un globe), symbole du pouvoir universel, marqué d’une croix chrétienne (symbolisant la vocation de l’empire à étendre la chrétienté); le sceptre et la couronne, enfin, sont des symboles de souveraineté depuis l’Antiquité.
Les attributs du pouvoir : les regalia.

L’empereur byzantin est appelé basileus (seigneur en grec). Il est couronné et sacré par le patriarche de Constantinople dans l’église Sainte-Sophie. Il est considéré comme le représentant de dieu sur Terre.

C. L’administration impériale

Les empereurs commandent mais ont besoin de relais pour faire appliquer leurs décisions dans l’empire. Il y a des généraux pour les conquêtes militaires, mais aussi des clercs (hommes d’église) et des hauts fonctionnaires qui aident les empereurs à gouverner.

Mosaïque de la basilique Saint-Vital de Ravenne (Italie, VIe siècle). L’empereur Justinien est représenté entouré de son administration : des soldats (A), des magistrats et des hauts fonctionnaires (B), des hommes d’église (C).

L’empire carolingien est divisé en comté dirigés par des comtes et contrôlés par les missi dominici. Aux IXème et Xème siècle, les rois s’affaiblissent et les comtes prennent le contrôle du pouvoir.

Comte : grand personnage qui dirige un comté au nom de l’empereur

Missi dominici : nommés par l’empereur, ils contrôlent l’administration des comtes et des évêques dans tout l’empire.

Charles II le Chauve, roi de France, recevant une bible des moines de l’abbaye Saint-Martin de Tours. Première Bible de Charles le Chauve, enluminure v. 845, BNF, Paris. Alors que l’empire carolingien a été partagé en 843, Charles II le Chauve se fait représenter en garant de l’ordre temporel. La composition de l’enluminure s’organise autour de la figure du souverain, qui domine la scène. Il reçoit une Bible, signe que c’est un souverain raisonnable et pieux, qui prend conseil des gens d’Eglise. Comme l’empereur Justinien sur la mosaïque Saint-Vital de Ravenne, Charles le Chauve se fait représenter entouré de son conseil (le bon souverain prend bon conseil et ne dirige pas seul; sinon c’est un tyran) : on voit des magistrats qui chuchotent à son oreille, ainsi qu’un soldat qui monte la garde à droite du trône. La scène s’apparente aux scènes bibliques où Dieu est entouré des anges et où il organise la composition du ciel, l’ordre spirituel : il s’agit de montrer que l’empereur est l’égal de Dieu sur Terre.

III. Un christianisme mais deux Eglises différentes

A. Deux capitales chrétiennes

Aix-la-Chapelle et Sainte-Sophie sont deux monuments impressionnants. Ce sont des lieux de culte mais ce sont aussi des lieux de démonstration de pouvoir et de richesse. Ils doivent montrer la puissance des empereurs et la supériorité du christianisme.

B. Convertir les peuples pour unifier l’empire

L’empereur byzantin envoie des missionnaires pour convaincre les peuples slaves de l’est de l’Europe de se convertir au christianisme. Les frères Cyrille et Méthode apprennent le slave pour traduire la Bible et créent un alphabet (l’ancêtre de l’alphabet cyrillique).

Un missionnaire est un homme d’église qui part christianiser les païens.

De même, Charlemagne (800-814) et son fils Louis le Pieux (814-840) christianisent les régions nouvellement conquises en y envoyant des missionnaires ou par la force. Ils encouragent la fondation de monastères.

C. Le développement de deux courants dans le christianisme

Les Byzantins sont chrétiens mais leurs pratiques religieuses diffèrent de celles des chrétiens d’Occident et le patriarche de Constantinople accepte de moins en moins les interventions du Pape dans les affaires de l’Eglise byzantine.

En 1054, c’est le schisme : l’Eglise orthodoxe de l’empire byzantin se séparer de l’Eglise catholique du pape.

  • Schisme : séparation de la chrétienté entre l’Eglise orthodoxe et l’Eglise catholique.
  • Eglise catholique : communauté des chrétiens d’Occident obéissant au Pape.
  • Eglise orthodoxe : communauté des chrétiens de l’Empire byzantin obéissant au patriarche de Constantinople

Conclusion :

Les empires byzantins et carolingiens se développent avec la volonté de reconstituer l’empire romain tel qu’il était avant 476 et la chute de Rome. Ce projet commun est source de tensions mais n’exclue pas des relations pacifiques.
Surtout, cette concurrence aboutit à la séparation de la chrétienté et du christianisme en deux Eglises distinctes : l’Eglise catholique d’une part et l’Eglise orthodoxe d’autre part.

Le monde méditerranéen : empreintes antiques et médiévales

2nde – Histoire-Thème 1

L’Antiquité est une histoire difficile à étudier car les sources textuelles sont rares et il est parfois difficile, dans les récits antiques, de distinguer le mythe de l’histoire. En outre, l’Antiquité est une période qui a été idéalisée à l’époque moderne.

Chapitre 1 : La méditerranée antique

Ce chapitre invite à réfléchir aux héritages de l’Antiquité. Il a plusieurs objectifs :

  • Distinguer des temps, des figures et des constructions politiques ayant servi de référence dans les périodes ultérieures.
  • Comprendre comment Athènes associe démocratie et impérialisme maritime.
  • Comprendre comment Rome construit un empire immense, creuset des héritages culturels et religieux méditerranéens.

Définitions et bornes chronologiques du sujet

Il est essentiel de bien maîtriser les termes historiques et leur signification précise pour bien comprendre le sujet. Voici une liste de définitions non exhaustive :

  • Politique : terme issu du grec politeia qui désigne l’organisation de la cité (équivalent de la res publica des Romains); on distingue la politique (la gestion du pouvoir et l’administration de la cité) du politique au masculin (la tendance à vivre avec autrui, à s’associer entre humains).
  • Démocratie : forme de gouvernement dans laquelle le pouvoir appartient au peuple (le mot vient du grec demos : le peuple et kratos : le pouvoir). Les citoyens s’y réunissent en assemblées et gouvernent directement ou indirectement, par l’intermédiaire de représentants.
  • Empire / empire : un Empire est une forme de gouvernement où un homme, l’empereur concentre tous les pouvoirs entre ses mains / un empire est un ensemble de territoires réunis sous une même autorité.
  • République : forme de gouvernement où le pouvoir est exercé par des personnes élues.
  • Thalassocratie (du grec thalassa : la mer et kratos : le pouvoir) : puissance politique d’un Etat fondée sur la domination de la mer.
  • Impérialisme : politique d’une cité ou d’un Etat visant à s’étendre et à soumettre d’autres cités sous sa dépendance politique ou économique (du latin imperium : pouvoir civil et militaire sur un territoire).
  • Pouvoir : puissance qui résulte de l’exercice d’une charge publique donnant à une personne précise une certaine autorité sur les autres habitants d’un territoire donné.
  • Puissance : « capacité au sein de relation sociale asymétriques, d’exercer une emprise ou une influence sur des individus » (André Akoum et Pierre Ansar, Dictionnaire de Sociologie, 1999). Pouvoir ou force d’exercer de l’influence, d’imposer son autorité (réelle, effective ou symbolique).
  • Domination : pouvoir de contrôle, pouvoir de dominer, c’est-à-dire de contraindre d’influencer de manière déterminante (le terme vient du latin dominus qui signifie seigneur).
  • Cité (polis en grec) : petit Etat indépendant.
  • Colonie : territoire créé ou conquis par les membres d’une cité ou d’un Etat. L’Etat ou la cité d’origine d’une colonie s’appelle une métropole (du grec méter : mère et polis : cité; une métropole est une cité-mère).
  • Stratège(s) : équivalent du chef de l’Etat à Athènes, qui élisait 10 stratèges tous les ans. Ce sont des magistrats militaires chargés de gérer les affaires publiques, politiques et militaires de la cité. Le mot est passé dans le langage courant pour désigner une personne qui conçoit habilement des plans lui permettant de maîtriser entièrement une situation et d’en tirer le meilleur parti.

Le sujet commence au Vème siècle, qui est le siècle de l’apogée d’Athènes (on dit aussi que c’est le « siècle de Périclès », le grand stratège d’Athènes entre 460 et 430, nous verrons pourquoi). Cette cité grecque invente un modèle politique original et impose sa domination en Méditerranée grâce à une flotte puissante (c’est une cité thalassocratique).
Le sujet s’arrête peu avant la fin de l’empire romain, de sorte à aborder la civilisation gréco-romaine sur le temps long et d’analyser les héritages légués par celle-ci.

Problématique : de quels aspects des civilisations de la Méditerranée antique a hérité la culture européenne?

I. La méditerranée grecque

A. La Grèce des cités

La Grèce est une région du sud-est de l’Europe, divisée depuis le VIIIème siècle av. n. è. en petits Etats indépendants : les cités. Chaque cité est organisée selon un régime qui lui est propre (typologies des régimes politiques de la Grèce antique).

Entre le VIIIème et le VIème siècle av. n. è., les Grecs fondent des cités autour de la Méditerranée et y diffusent leur culture. Des colons quittent leur cité pour fonder des colonies : Corinthe est la métropole de Syracuse, colonie fondée en 733 av. n. è; la fondation de Marseille est le fait de colons venant de Phocée, aujourd’hui Foça en Turquie, et qui fuyaient les invasions perses). 

Les Grecs sont divisés mais partagent une même culture, dont l’Europe a hérité : ils ont le même alphabet, parlent la même langue, vénèrent les même dieux… Les sanctuaires panhelléniques sont un élément fondamental de l’identité grecque. Ils accueillent des jeux communs en l’honneur des dieux (ex : jeux d’Olympie dès 776, qui sont les ancêtres de nos JO, créés au XIXème siècle).

B. Athènes, cité impérialiste et démocratique

La cité d’Athènes désigne en fait Athènes et l’Attique, la région qui s’étend autour de la cité.

« Assassin’s Creed Odyssey : A Tour of Athens » : démonstration extraite du jeu vidéo d’Ubisoft, qui travaille avec des architectes-historiens pour constituer des décors très réalistes (les plans du jeu consacré à la Révolution française ont d’ailleurs été utilisés par les ouvriers du chantier de Notre-Dame de Paris – c’est pour dire! ). Toutefois, le jeu est marqué par la recherche du sensationnelle et du spectaculaire, et n’échappe pas au travers de beaucoup d’artistes : l’idéalisation de l’Antiquité.

1/ L’empire maritime athénien

Au début du Vème siècle, l’empire perse cherche à envahir la Grèce : ce sont les guerres médiques. Les Perses sont repoussés par les Athéniens à Marathon en 490 av. n. è. et à Salamine en 480 av. n. è.

Auréolée d’un immense prestige, la cité d’Athènes encourage la création d’une grande alliance militaire de défense contre la menace perse : la ligue de Délos, en 478 av. n. è. Athènes devient un hégémon (« commandant des chefs ») : elle domine la Méditerranée sans partage (elle est en position hégémonique).

Reconstitution d’une trière en action (source : Le livre scolaire 2019). C’est grâce à ses trières (des galères militaires de 170 rameurs répartis sur 3 rangs) qu’Athènes a remporté la bataille de Salamine contre le Perses en 480 av. n. è.

Chaque cité de la Ligue finance un « trésor », conservé sur l’île de Délos. Mais Athènes s’accapare ce trésor et envoie des soldats dans les cités alliés, où elle impose d’ailleurs sa monnaie.

Ainsi, la puissance thalassocratique d’Athènes lui a permis de triompher des Perses et de créer une alliance dont la cité se sert pour créer un empire maritime autour de la mer Egée.

2/ La démocratie athénienne

Au Vème siècle av. n. è., Athènes est une démocratie ; les Athéniens appelle leur régime l’isonomie : l’égalité de tous (les citoyens) devant la loi. Les citoyens sont égaux et participent au gouvernement de la cité.

  • Citoyen : un habitant qui a le droit de prendre part au gouvernement de son pays, en particulier par le droit de vote. Le citoyen a des droits mais aussi des devoirs.
  • Magistrat : dans l’Antiquité, un magistrat désignait un citoyen exerçant une fonction de commandement; il était soit élu, soit tiré au sort. Aujourd’hui, un magistrat désigne un professionnel de la justice.

A Athènes, à partir des réformes de Clisthène (vers 508 av. n. è.) les citoyens se réunissent en assemblées pour débattre des affaires publiques et des décisions à prendre; ils votent les lois et choisissent des représentants pour faire appliquer les lois (par élection ou tirage au sort).

Ainsi, les citoyens participent au(x) pouvoir(s) exécutif, judiciaire et législatif :

  • ils peuvent devenir magistrats s’ils sont tirés au sort (donc exercer le pouvoir exécutif),
  • être membres de l’Héliée (le tribunal de 6000 citoyens, donc participer au pouvoir judiciaire),
  • voter les lois en assemblée en participant à l’Ecclésia (et ainsi participer au pouvoir législatif)

Le pouvoir appartient donc aux citoyens… en théorie.

Mais tout le monde n’est pas citoyen : il y a de nombreuses conditions pour être citoyen, et de nombreuses personnes sont exclues de la communauté politique.

A Athènes, il y a environ 40 000 citoyens pour 340 000 habitants. Pour être citoyen il faut être libre, enfant d’Athéniens; avoir 18 ans et être inscrits sur les registres administratifs de la cité (le dème, le registre du village en premier lieu); avoir réalisé son service militaire (l’éphébie)

C. Périclès et la démocratie athénienne

Philipp von Foltz, L’Oraison funèbre de Périclès, 1852, huile sur toile. Le peintre représente ici une des scènes les plus célèbres de l’histoire de La guerre du Péloponnèse (II, 35-43) qui à contribuer mythifié Athènes. Le grand stratège prononce un discours en l’honneur des citoyens-soldats morts au combat.

Au Vème siècle avant notre ère, Athènes est la cité la plus puissante de Grèce. Périclès (494-429 av. n. è.), un membre de l’aristocratie athénienne, est élu 30 fois stratège à partir de 462. Dans les faits, c’est lui qui dirige la cité – à tel point qu’on parle de « siècle de Périclès » (V. Azoulay).

Attaché à la démocratie, Périclès fait transférer le trésor de la ligue de Délos à Athènes. Il embellit l’Acropole (les temples notamment) et crée le misthos : une indemnité pour les citoyens devenus magistrats, qui recevaient ainsi une somme d’argent pour assister aux assemblées et participer à la vie politique. Cette mesure vise à élargir la participation politique à un plus grand nombre (auparavant, seuls ceux qui pouvaient s’astreindre de travailler tous les jours participait vraiment à la vie politique).
En 451, il restreint le corps civique en faisant voter une loi sur la citoyenneté. Les historiens sont divisés sur l’interprétation à donner de cette mesure : certains y voient une mesure xénophobe qui visent à écarter les métèques des bénéfices de la prospérité d’Athènes, d’autres y voient une mesure visant à renforcer le sentiment d’appartenance civique et l’identité poliade athénienne.
Très populaire, il dirige dans les faits l’Empire athénien jusqu’à sa mort (pendant la guerre du Péloponnèse).

Ainsi, l’empire et la démocratie se renforce mutuellement à Athènes au Vème siècle. Les Athéniens utilisent les richesses de l’empire pour renforcer la démocratie (rénovations de la cité, utilisation du trésor comme un fonds public).
Les cités voisines voient l’évolution de la ligue de Délos d’un mauvais oeil et des tensions surgissent rapidement. Elles culminent lors de la guerre du Péloponnèse (431-404 av. n.è), qui oppose Athènes et Sparte ainsi que leurs alliés. Cette guerre, restée dans les annales grâce au récit qu’en a fait l’historien Thucydide, implique toute la méditerranée grecque et divise profondément le monde hellénique.

Athènes sort perdante de la guerre du Péloponnèse, dont l’issue marque la fin de son empire et l’affaiblissement de sa démocratie (tyrannie des Trente).

Athènes et, plus largement, la Grèce, a néanmoins marqué la Méditerranée de son empreinte, y diffusant sa culture ainsi que le concept de citoyenneté, qui ont grandement influencé une civilisation plus tardive : Rome.

II. La Méditerraée romaine

La civilisation romaine s’étend sur plus de dix siècles. On peut distinguer plusieurs périodes dans l’histoire romaine : la monarchie (753-509), la République (509-27), l’Empire (27-476). Cependant, il faut savoir que les Romains, à la différence des Grecs, ne pensaient pas en termes de régime politique : ils parlaient simplement de res publica, la chose publique (les affaires publiques), pour désigner l’activité politique – quelque soit la forme de gouvernement. Pour les Romains, l’époque républicaine représente le moment où la res publica a été libera, où il y a liberté (Claudia Moatti).

Au Ier siècle de notre ère, l’Empire romain s’étendait de la Grande-Bretagne du Nord-Ouest, à l’Egypte au Sud-Est. Cette carte compare cette immensité avec celle des Etats-Unis actuels. Les provinces de Grande-Bretagne et d’Egypte étaient presqu’aussi éloignées que les Etats Floride et de Washington. Toutefois, l’Empire romain avait l’avantage d’avoir la mer méditerranée au milieu, ce qui favoriser les mouvements de populations et de produits sur de longues distances.
Cette carte, créée par des chercheurs à l’université de Stanford, estime combien de temps il fallait à quelqu’un pour aller de Rome jusque dans divers lieux de l’empire (distance-temps). Il faut compter deux semaines pour aller de Rome à Alexandrie ou à Jérusalem. Mais le transport sur la terre ferme est plus compliqué. Se rendre jusqu’en Grande-Bretagne pouvait prendre un mois. Et aller d’un bout à l’autre encore plus ! Les chercheurs ont estimé que cela prenait 7 semaines pour voyager de Constantinople (à l’extrémité orientale de l’empire) à Londres (« far west »).

A. Naissance de l’Empire romain (Ier s. av. n. è).

En 500 av. n. è. Rome était une cité-Etat mineure de la péninsule italienne. Vers 200 av. n. è. la République romaine avait conquis l’Italie. Les deux siècles suivant, elle conquiert la Grèce, l’Espace, la côte Nord africaine, une grande partie du Moyen-Orient, la France actuelle, et même l’île que nous appelons Grande-Bretagne. En 27 av. n. è., la République devint un Empire, qui dura plus de 400 ans. Mais les coûts nécessaires au maintien d’un territoire si vaste étaient trop importats… L’empire se scinde progressivement en deux et en 476 l’Empire romain d’occident est détruit par des invasions de tribus germaniques.

1/ La crise de la République

Du Ve au Ier siècle av. n. è., Rome est une République : les citoyens détiennent le pouvoir (les hommes libres d’Italie). Dans les faits, les plus riches gouvernent (Rome est une oligarchie). Cf. devise.

Les institutions républicaines reposent sur trois piliers :

  • Le Sénat (le conseil des Anciens)
  • Les magistrats (administrent et proposent des lois au Sénat
  • Le peuple réuni en comices

A partir du IVème siècle, la cité est dirigée par la noblesse patricio-plébéienne (la nobilitas). A Rome, les nobles sont ceux qui ont un ancêtre qui a détenu un imperium (qui ont eu un pouvoir civil et militaire, c’est-à-dire qui ont été préteur ou consul).
Aux origines de la République, le pouvoir étaient monopolisé par les patriciens (du latin patres, père), les plus anciennes famille de Rome, qui prétendaient descendre des compagnons de Romulus, le roi fondateur de Rome. Les plébéiens sont les Romains issus de famille moins anciennes. Les historiens ont souvent vu la lutte entre les patriciens et les plébéiens comme une lutte des classes entre riches et pauvres; c’est une vision erronée, même s’il est vrai que la plèbe tend à désigner le bas peuple dans les sources de la fin de la République. La lutte entre patriciens et plébéiens est une lutte pour le pouvoir opposant des élites anciennes, solidement enracinées, et des élites nouvelles, ou en tout cas moins anciennes, qui revendiquent le droit de participer au pouvoir.

Après s’être soulevée plusieurs fois, la plèbe obtient en 367 avant notre ère le droit de participer aux magistratures, qui sont donc désormais ouvertes aussi bien aux patriciens qu’aux plébéiens. Les patriciens ont conservé une position dominante dans le domaine du sacré (plusieurs charges pontificales sont réservées au patriciat, comme le grand pontificat). Ceux qui arrivent à être consul en premier dans leur famille sont des hommes nouveaux. Ce sont des exceptions qui confirment la règle : les grandes familles parviennent à mobiliser des réseaux étendus qui leur permettent de contrôler la vie politique.

La République romaine est une oligarchie basée sur un système censitaire (système politique où le droit de vote est réservé à certains catégories de citoyens, ceux qui payent le cens, l’impôt).

A partir du IIIe siècle, Rome fait de nombreuses conquêtes en Méditerranée.

La fin de la République voit l’affirmation du pouvoir personnel de généraux qui, au fil des conquêtes, sont devenus l’incarnation de Rome aux yeux des populations conquises (les proconsuls créent des relations de clientèle). Au Ier siècle, Rome est fragilisée par de nombreuses guerres civiles.

Les généraux romains devaient promettre une récompense (des esclaves ou une terre) pour attirer des soldats sous leur bannière. Les généraux étaient responsables de s’assurer que les promesses étaient tenues, et les troupes avaient davantage le sentiment de la loyauté personnelle qu’ils devaient à leur général. Ils comprenaient moins la loyauté abstraite qu’ils devaient à la République (moins palpable certes). Au dernier siècle de la République il devient commun pour un général vainqueur de marcher sur Rome avec son armée pour s’assurer que ses troupes auraient bien les terres qui leur avaient été promises.

Avec la conquête de la Méditerranée grecque (destruction de Carthage en 146 av. n. è. création de la province d’Asie en 129 av. n. è.) Rome domine toute la Méditerranée. Il y a un paradoxe (apparent sans doute) : l’époque où la richesse de Rome fut la plus remarquable fut aussi celle où la discorde atteignit sont point le plus haut. Ce fut une « agonie dans l’opulence » (Yves Roman), grâce à l’usage du droit de conquête. J. France parle d' »empire prédateur » (2007).

Nos deux principales sources pour étudier la fin République sont Cicéron et Polybe.

  • Cicéron est un auteur qui prend part aux guerres civiles et aux conflits de son siècle ; dans ses écrits, il exprime une vision conservatrice caractéristique d’une partie de l’aristocratie sénatoriale du Ier siècle avant notre ère.
  • Polybe est un homme d’Etat grec, emmené comme otage à Rome suite à la défaite des Grecs face aux Romains. Il intègre la grande famille des Scipion, ce qui en fait un observateur privilégié de la vie politique romaine de l’époque. Dans ses Histoires il veut expliquer pourquoi Rome a triomphé de l’ensemble du monde connu (l’oekoumène), c’est-à-dire de la Méditerranée antique ? Réponse : grâce à la discipline et à l’organisation de son armée mais surtout grâce à la perfection de sa constitution, de son régime politique, qui présente une organisation mixte, un savant mélange de monarchie (pouvoirs des 2 consuls), d’oligarchie (autorité du Sénat), et de démocratie (élection et vote des lois par les citoyens réunis en comices, en assemblées).
Les conquêtes romaines résultent de profonds changements dans l’armée romaine. Précédemment, le service militaire était limité aux riches propriétaires, qui servaient dans l’armée quelques années avant de retourner à leurs champs. En 107 av. n. è. pour répondre à la demande en hommes de l’armée, le consul et général Marius ouvrit l’armée aux paysans sans terre et étendit la durée du service militaire. Au siècle suivant, l’armée romaine se professionnalise. Marius réorganise également les formations de combat : il utilise 10 formations plus larges qu’auparavant appelées cohortes. Combattre dans cette formation demandait de sérieuses compétences guerrières, mais le service militaire laissait amplement le temps aux soldats d’apprendre les manoeuvres nécessaires.

Au Ier siècle, la R2publique continue d’exister mais le jeu institutionnel est gravement perturbé car le Sénat et les magistrats sont de plus en plus impuissants et, surtout, sont contraints de légaliser des situations illégales : la force des armes devient supérieure à la loi.

Jules César, auréolé de ses nombreuses conquêtes et notamment de sa victoire en Gaule, s’accapare le pouvoir après avoir été nommé dictateur et meurt assassiné en 44 avant notre ère. A sa mort, une nouvelle guerre civile oppose son fils adoptif Octave, au général Marc Antoine (amant de Cléôpatre, laquelle a eu un enfant avec Jules César, Césarion).

Les conquêtes de César en Gaule (58-50 av. n. è.) : les mouvements de troupes sont représentés par des flèches roses et les batailles par des croix ; la ligne violette correspond au limes : la zone-frontière bordant l’empire. Les aplats de couleurs représentent les Gaules les endroits conquis où les Gaulois résistent en harcelant les Romains en orange, et en bleu/violet les zones mal contrôlées et où la domination romaine est moins assurée.
Le récit de César La Guerre des Gaules est un chef d’oeuvre littéraire et politique : César y construit sa propre légende (notamment en se construisant un adversaire de taille (Vercingétorix, décrit comme le chef de toute la Gaule) à la mesure de son ambition politique. Quand César franchit le Rubicon en 49 av. n. è., c’est-à-dire quand il revient de Gaule avec son armée et entre sur le territoire romain en armes (ce qui est strictement interdit), une nouvelle guerre civile se profile.
César est assassiné le 15 mars 44 av. n. è. Brutus, neveu et fils adoptif de César, aurait crié au moment de frapper « sic semper tyrannis« , « ainsi périssent les tyrans ». Mais la citation est probablement apocryphe. Les conjurés, qui s’imaginaient en défenseurs d’une République à l’agonie, n’avaient cependant pas de plan pour restaurer la République : et l’assassinat de César déboucha sur une nouvelle guerre civile.

Octave triomphe à Actium en 27 av. n. è. et met fin à la République. Il se présente officiellement comme le « restaurateur » de la République, mais il crée en réalité un régime d’inspiration monarchique (que les Romains appelèrent le Principat), tout en maintenant les apparences de la légalité républicaine.

2/ La fondation du principat par Octave-Auguste et la naissance de l’empire

En janvier 27 av. n. è., lors d’une séance au Sénat (qui a tout d’une mise en scène), Octave devient Auguste et fonde le principat.

Le système survit aux changements de dynasties et évolue avec le temps. Mais Auguste reste une référence constante, que ce soit pour les Flaviens (à partir de 70 de notre ère) ou pour les Antonins et les Sévères, au moins juqu’au milieu du IIIe siècle.

Reprenant l’exemple d’Auguste, les empereurs s’installent dans des palais et se coupent de la ville (la domus augusta : le palais impérial de Rome). Une bureaucratie est mise en place dans ces palais avec une étiquette de cour. L’empereur est de moins en moins accessible. Dion Cassius (fin du IIe s.) décrit le pouvoir comme une monarchie et contribue à faire accepter l’idée.

L’empire romain atteint son étendue maximale sous le règne de Trajan en 117. Pour aider l’administration, l’empire était divisé depuis longtemps en provinces. Le nombre de provinces évolue avec le temps, au gré des conquêtes. Il y en avait 46 sous Trajan et 96 sous Dioclétien (285-305). A l’époque de Trajan, les provinces de l’intérieur de l’empire étaient contrôlées par des gouverneurs choisis par le Sénat. En revanche, les provinces frontalières étaient dirigées par des gouverneurs nommés directement par l’empereur, par mesure de sécurité : les provinces frontalières avaient besoin de légions pour se défendre contre les invasions; en outre, il y avait toujours le risque de trahison : les empereurs
tentaient tant bien que mal de s’entourer de dirigeants loyaux, pour ne pas être renversés.

Qu’est-ce qui changent dans les institutions ?

  • Les fonctions des magistrats sont doublés par celles des fonctionnaires de l’empereur (les légats ou les préfets, qui représentent l’empereur localement).
  • Le Sénat est consulté mais pas nécessairement. Dans les sources, les bons empereurs sont ceux qui viennent volontiers au Sénat et qui sollicitent son avis.
  • Nous n’avons plus de témoignages de vote du peuple après l’empereur Nerva (fin du Ier s.).

On observe aussi des évolutions dans la manière dont l’empire est concédé au nouvel imperator. L’hérédité ne suffit pas : les organes traditionnelles de la République gardent un rôle incontournable pour faire un empereur (Sénat et comices).

Par ailleurs, l’empereur est acclamé par l’armée et par la garde prétorienne (corps militaire permanent à Rome, créé par Auguste). En fait, c’est l’armée qui fait l’empereur. Ainsi, Vespasien a fait ratifié son titre d’empereur par le Sénat et le peuple à Rome en 70, mais il régnait déjà depuis le 1er juillet 69, grâce à l’armée. Pour Tacite, auteur des Annales, son accession au pouvoir révèle le secret de l’empire : on peut devenir empereur en dehors de Rome, grâce à l’armée.
Les empereurs peuvent désormais faire une entrée dans Rome, entrée qui leur confère une pleine légitimité. Par exemple, Septime Sévère, est déclaré empereur par les troupes (il fait un coup d’Etat militaire), deux ans avant que son titre ne soit ratifié par le Sénat et les comices !

Les carrés rouge foncé représentent les légions romaines; les carrés rouge clair représentent les légions romaines supprimées à la fin du règne d’Auguste. Cette carte représente le déploiement des légions romaines à la mort d’Auguste. Les empereurs successifs prirent garde à répartir les légions le long de la frontière et s’assurèrent qu’aucun général ne commandent plus d’une fraction des troupes romains à aucun moment. Les empereur réduisirent également la dépendance des soldats vis-à-vis de leur généraux en leur payant des salaires, à partir du trésor impérial.

Rome finit par s’incarner dans la personne de l’empereur qui prend le pas sur la ville en elle-même, alors qu’il existait au début un lien fort, idéologique, entre l’empereur et sa cité.

Les empereurs voyagent beaucoup, si bien que le centre du pouvoir est mobile. L’empereur incarne la ville, incarne le pouvoir de Rome : il gouverne où qu’il soit, assisté par les membres de son conseil (et non pas par le Sénat).

A la fin du IIIe siècle et au IVème siècle, de nouvelles capitales émergent : Milan pour Dioclétien, Trèves aussi, Ravenne plus tard. Le Sénat en est réduit à envoyer des ambassades à l’empereur. On a parlé de décapitalisation de Rome. Ce processus aboutit à la fondation de Constantinople en 324, nouvelle capitale déclarée « nouvelle Rome ». Constantin passe seulement quatre fois à Rome, et pour de courtes périodes, pendant son long règne (310-337).

En 352, Constance II visite Rome pendant un mois. Le récit qu’en fait Amien Marcelin fait penser à une visite de musée. « Rome a finalement rejoint Athènes dans le panthéon des cités au passé prestigieux » (Stéphane Benoît).

B. Cultures gréco-romaines et christianisation de l’empire

1/ La citoyenneté romaine : un outil de romanisation

Dates-clés :

  • 48 Table claudienne : plaque de bronze portant l’inscription d’un discours prononcé par l’empereur Claude (r. 41-54) devant le Sénat, pour que les notables gaulois puissent intégrer le Sénat romain; les élites gauloises obtiennent la citoyenneté romaine. Claude s’est attiré l’hostilité du Sénat : le poète Sénèque, conseiller à la cour de Caligula (r. 37-41) puis exilé par Claude, écrit à propos de ce dernier : « il avait décidé de voir en toge tous les Grecs, les Gaulois, les Espagnols, les Bretons » (Apocolocynthose, 3).
  • 212 : édit de Caracalla, qui accorde la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l’empire (pour augmenter la « majestas du peuple romain » dit le texte).

La diffusion de la citoyenneté romaine pose un problème : il est impossible d’offrir les mêmes avantages à tous (notamment les privilèges financiers – les citoyens étant exemptés d’impôt). A partir du IIème siècle, le droit pénal entérine une citoyenneté à deux vitesses et distingue deux catégories : les humiliores, les plus humbles, et les honestiores, les plus honorables, qui sont exemptés d’impôt (les citoyens ne payent pas de tribut, car c’est une marque de servitude; l’impôt est toujours un indice de soumission).
Les sociétés romaines sont marquées par de grandes inégalités. Comme à Athènes, et plus encore, de nombreuses personnes sont exclues de la vie publique : les femmes, les esclaves, les pérégrins (habitants d’une province romaine qui n’est pas citoyen romain).

Malgré tout, la société romaine n’est pas une société figée : l’ascension sociale est possible. Ainsi, des esclaves affranchis intègrent parfois la vie politique. Le poète Horace (65-8 av. n. è. ) est un fils d’affranchi qui intègre l’entourage d’Auguste et entre dans l’ordre équestre.

2/ La culture romaine : un syncrétisme gréco-romain

Il est paradoxal de parler de culture romaine. Les Romains ont longtemps étudié en Grèce, lieu de la culture par excellence. Il n’y a pas de culture romaine à proprement parler. Les échanges et les transferts donnent toujours lieu à des réinterprétations locales (on parle ainsi de culture gallo-romaine).

Les oeuvres des Romains sont l’expression latine d’une culture grecque à vocation universelle. Les Romains cultivés sont bilingues, ils parlent et écrivent en grec.

Rome est un centre culturel mais plutôt gréco romain. Comment l’aristocratie romaine s’est-elle emparée de l’art pictural grec? A partir du IIe s, alors que Rome s’étend en Méditerranée orientale, les Romains se prennent d’admiration pour la sculpture grecque; ils réalisent de nombreuses copies. L’art grec arrive aussi par le pillage : lor de la destruction de Corinthe en 146 av. n. è. : les merveilles et les statues sont pillées et ramenées à Rome. Enfin, les aristocrates romains et les empereurs font appel à des artistes et des philosophes grecs qui viennent réaliser des commandes.
Ainsi, l’empereur Néron fait appel à Zénodoros pour faire réaliser un colosse à son effigie. L’artiste grec s’était fait connaître en réalisant une statue monumentale de Mercure au sommet du Puy de Dôme, Dieu réinterprété par les Arvennes (population gauloise de la région).

Reconstitution du colosse de Néron (v. 64).

Mais les Romains améliorent l’héritage grec… Et assimilent l’architecture grecque en la réinterprétant. Ainsi, le bas relief sculpté romain approche la perfection et les Romains développent une tradition de portraits réalistes emblématique. Par ailleurs, les Romains construisent leurs théâtres à plat, et non adossés aux flancs d’une colline comme en Grèce. La construction de théâtre est tardive car l’élite y voit un lieu d’agitation potentiel pour le peuple.
On note toutefois des formes culturelles originales :

  • les amphithéâtres, où combattaient les gladiateurs, se sont développés à partir d’un rite funèbre ;
  • la pratique du bain est portée à un niveau inégalé : les bains deviennent monumentaux.
  • Les Romains ont surtout exporté un modèle d’urbanisme (capitole, forum, etc.)… Mais surtout en Occident (les villes d’Orient avaient déjà leur propre tradition urbaine).

Il y a des influences culturelles réciproques entre Grecs et Romains.

C. La christianisation de l’Empire (IIIème-IVème siècle)

1/ L’apparition du christianisme

Pourquoi les Romains, si tolérants envers les religions des peuples conquis (comme le montre l’intégration de divinités orientales au panthéon), ont-ils persécutés les chrétiens?

Le christianisme est un phénomène qui a d’abord touché la méditerranée orientale. Au début, il est resté embryonnaire dans la partie occidentale de l’empire, sauf à Rome, qui est une ville-monde cosmopolite. Suétone raconte l’expulsion de Rome, sous le règne de Claude (41-54), de population que l’auteur présente comme des « Juifs qui excitaient des troubles à l’instigation de Chrestius » (sans doute le Christ). Au Ier siècle, les chrétiens sont considérés comme une secte du judaïsme.

Les premières persécutions de chrétiens sont celles qui suivent l’incendie de Rome en 64, pendant le règne de Néron. C’est pendant ces persécutions que meurent les apôtres Pierres et Paul (Paul a demandé à être transféré à Rome : en tant que citoyen, il exigeait un procès romain).
Le terme « persécutions » doit être pris avec des pincettes. Les historiens ont longtemps été influencés par les sources chrétiennes. Aujourd’hui, l’étude des persécutions prend le soin de confronter les sources païennes et les sources chrétiennes.
Les persécutions de 64 sont brèves et touchent un nombre de personnes assez limité. Mais elles révèlent que les chrétiens étaient assez nombreux pour être pris comme boucs émissaires. En tout cas, à la fin du IIe siècle et au début du IIIe siècle, leur enracinement est bien attesté par les sources épigraphiques et archéologiques.

Pourquoi tolérer les juifs et pas les chrétiens ?

Car les chrétiens ont renié le culte juif, légitime en ce qu’il est la religion ancestrale ; pour les Romains, les chrétiens sont dans une situation illicite. Les Romains sont persuadés qu’un peuple doit avoir sa propre religion: pour eux, le culte est fondé sur un peuple et un pays. Ils méprisent ces gens qui ont abandonné le culte de leurs ancêtres et qui ne respectent pas le culte impérial (les chrétiens bien entendu). Ils pensent que les chrétiens provoquent la colère des dieux. Il y a aussi une grande méfiance des romains vis-a-vis de la nouveauté. Et, enfin, les élites romaines voient dans les églises des menaces potentielles pour l’ordre public.

Voilà trois raisons (religieuse, culturelle et politique) qui expliquent les mouvement de foule contre les chrétiens lors des épidémies ou des crises.

Toutefois, certains chrétiens s’intègrent parfaitement. Certes, beaucoup sont des rigoristes, qui mènent une vie philosophique de pauvreté, une vie de renoncement (à la vie publique notamment), centrée sur l’ascèse. Mais beaucoup montre que le christianisme est compatible avec la vie sociale et politique. Cela contribue à diffuser le christianisme dans les couches supérieures de la société.

Les persécutions du IIIe siècle sont connues sous le nom de « grandes persécutions » : dans l’empire de la citoyenneté universelle (édit de Caracalla, 212), tous les Romains doivent sacrifier aux dieux du panthéon romain. Les persécutions touchent ceux qui refusent le culte civique.

On peut distinguer 3 moments :

  • en 249, l’empereur Trajan exige un sacrifice odieux par édit pour réaffirmer l’unité de l’empire et son autorité. L’édit exige une manifestation de loyalisme envers l’empire. Beaucoup de chrétiens ont sacrifié et respecté l’édit. Une minorité refuse et est condamnée à mort (comme l’évêque de Rome Fabien). L’édit divise les premières communautés chrétiennes : ceux qui avaient sacrifié (sacrilèges, relaps donc ! ) étaient parfois mis au ban, mis à l’écart du groupe.
  • 257-259 : Valérien et Gallien lancent une persécution contre les cadres des églises. En 260, après la mort de Valérien, Gallien met fin aux persécutions ; il restitue les biens des églises et autorise le culte informel. Les chrétiens développent une certaine confiance envers l’empereur.
  • En 304, Dioclétien impose à tous et universellement des sacrifices et des libations à ce que les sources chrétiennes nomment des « idoles » . Il faut souligner les différences régionales : l’occident est sous l’autorité de Constance (père de Constantin), et les chrétiens n’y sont pas inquiétés, contrairement à ceux d’Orient jusqu’à la mort de Galère en 315, qui met un terme aux persécutions.

Après ça, c’est la tolérance tend à être privilégiée. L’empereur règle les différends entre chrétiens. Constantin a observé une politique conforme à la religion traditionnelle des Romains jusqu’à une date avancée (312 au moins) : certaines monnaies qu’il fait circuler représentent son père Constance dans son apothéose; d’autres représentent les dieux Hercule ou Mars.

Selon la légende diffusée par les sources chrétiennes, lors de la bataille qui l’oppose à Maxence en 312, Constantin choisit de placer ses troupes au point milvius sous le dieu des chrétiens : il se convertit et gagne la bataille.

2/ La conversion de l’empire

A partir de 293, l’Empire est divisé. Sous la pression des incursions de peuples « barbares » aux frontières, une Tétrarchie est en mise place (tetrakhia : « quatre gouvernements »).

Fin IIème-début IIIème siècle, après une période d’instabilité, l’empire romain est divisé en quatre empereurs. Au IIIème siècle, l’Empire, connaît une crise militaire et politique qui aboutit au partage du pouvoir entre plusieurs empereurs.

Mais le partage du pouvoir impérial est bref : en 306, Constantin parvient à triompher de ses rivaux et récupère la couronne impériale.

Constantin arrive est proclamé empereur par ses troupe en 306. Il mène de nombreuses réformes pour réunir sous son autorité un empire affaibli et divisé. Il réforme l’administration et renforce la défense des frontières, menacées par des peuples nomades.

Surtout, il met fin aux persécutions des chrétiens avec l’édit de Milan (313), qui instaure la liberté de culte. L’édit de Milan est en fait une lettre adressée à Maximin, l’empereur de la partie orientale de l’empire, qui demande la fin des persécutions à l’est. A Rome, l’empereur fait des dons de terrains aux églises. La caserne de la garde impériale de Maxence est dissoute pour laisser place à la première basilique chrétienne à l’intérieur de la ville : Saint-Jean de Latran. L’empereur donne aussi une zone des jardins impériaux du Vatican, désaffectée (zone de nécropole), qui est dédiée à l’édification d’une basilique en l’honneur de l’apôtre Pierre.

Constantin convoque le premier concile oecuménique de l’histoire avec le concile de Nicée en 325, qui visait à résoudre les problèmes divisant l’Eglise (il condamne notamment l’arianisme, une doctrine développée par Arius, un prêtre d’Alexandrie qui proclamait que Jésus n’était pas seulement fils de Dieu mais fils et aussi Dieu – « Dieu le fils » en somme; après le concile, l’arianisme est indexé comme une hérésie).
Constantin est toutefois resté prudent en matière de religion : le Sénat romain était très hostile à la religion chrétienne. A partir de 312 apparaissent des formules justifiant les choix de Constant par l’inspiration divine : le pouvoir impérial déploie un monothéisme philosophique qui peut être plus consensuel aux yeux du Sénat que de se déclarer ouvertement chrétien.
Enfin, Constantin fonde en 330 une capitale à son nom : Constantinople (aujourd’hui Istanbul). La dédicace de Constantinople mêle des rites romains et des célébrations chrétiennes. L’empereur reste garant du bon fonctionnement des institutions religieuses impériales et des vieilles traditions romaines.

En 380, l’édit de Théodose définit la seule forme légale du culte chrétien : celle pratiquée à Rome et à Alexandrie, comme l’avait confirmé le concile de Nicée en 325 ; date du début du christianisme comme religion officielle de l’empire.

A partir de 388, Théodose est à Milan, qu’il élève au rang de capitale. Il est influencé par l’évêque Ambroise (futur Saint Ambroise), qui l’encourage à mener une politique rigoureuse contre les pratiques non-chrétiennes, et s’attire l’hostilité du Sénat. La ville avait eu une communauté chrétienne précoce. C’était le siège d’un évêché prestigieux hérité de l’apôtre Pierre, mais les aristocrates et les sénateurs restaient attachés à la religion civique traditionnelle. Les empereurs chrétiens ont des relations difficiles avec les élites sénatoriales. En 389, des sénateurs se déplacent en ambassade à Milan pour demander à Théodose de rétablir les subventions pour les cultes publics, rétablir l’autel de la Victoire (qui était située dans le vestibule de la Curie – l’assemblée du culte à Rome – et qui avait été supprimée par Gratien). Théodose refuse. En 394, le Sénat envoie une nouvelle délégation : on a la trace d’un discours pour convaincre les sénateurs non chrétiens de renoncer à leur erreur.

La prégnance d’une opinion sénatoriale païenne est peut être un élément d’explication pour comprendre que l’Eglise romaine, à la renommée si prestigieuse, aie si peu de pouvoirs effectifs. Le pape n’a à l’époque qu’un titre honorifique, partagé avec l’évêque d’Alexandrie. Il partage avec ce dernier la conviction de leur légitimité à exercer une autorité disciplinaire; tout le monde est persuadé de sa propre orthodoxie.

Carte représentant l’expansion du christianisme dans l’empire, puis au Moyen-Âge. On observe que les « aires chrétiennes » les plus précoces, en bleu foncé, forment des poches : la conversion s’opère surtout dans les villes au début (et plus particulièrement dans les ports) : ce sont des noeuds de communication et des lieux d’échanges par excellence.

3/ La fin de l’Empire romain d’occident (476)

Les peuples barbares s’installent dans le territoire. L’empire est divisé en 395 par l’empereur Théodose Ier. Rmome est mise à sac, pillée en 410. C’est le début d’une lente agonie. Le 4 septembre 476, un chef barbare, Odoacre, dépose l’empereur romain d’Occident, un enfantde quartorze ans dénommé Romulus Augustule.

Au Vème siècle, l’Empire romain est confronté aux « invasions barbares » : des vagues de migrations de peuples germaniques (les Francs, les Wisigoths, etc.) qui fuient les Huns et pénètrent dans l’Empire pour y échapper. Ces peuples se livrent régulièrement à des pillages (sac de Rome en 410) et s’installent définitivement dans diverses régions de l’Empire d’Occident, où ils fondent des royaumes.

L’Empire romain d’occident disparaît en 476. Toutefois, celui d’Orient, lui survit. On parle alors d’Empire byzantin (car la capitale, Constantinople, a été bâtie à la place de l’antique Byzance), qui dure quant à lui jusqu’en 1453 (date de la prise de Constantinople par les Ottomans).

Byzantine Empire

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Conclusion

Comment les contacts noués tout autour de la Méditerranées ont-ils permis de construire une culture antique commune?

La méditerranée antique a profondément marquée l’histoire de l’humanité : grecque de culture et romaine d’administration, la Méditerranée nous a transmis des modèles durables pour penser le monde et agir en société (philosophie, mathématiques, architecture, urbanisme, pensée politique, théâtre, mythes, etc.). L’Antiquité a aussi laissé ses traces dans le paysage : elle nous a légué un patrimoine à préserver (architecture, sculptures, archéologie, littérature…).

La démocratie athénienne, la res publica romaine et l’Empire constitue trois sources d’inspiration pour la postérité : au cours des siècles, ces expériences historiques ont été érigées en modèles dont se sont inspirés les hommes des périodes ultérieures pour constituer ou justifier de nouvelles formes de gouvernement.

La première Eglise chrétienne s’est ainsi inspirée de l’Ecclesia athénienne pour penser la communauté chrétienne – la communauté ecclésiastique. Au X ème siècle, le modèle de la théocratie impériale développé par la papauté (césaropapisme) s’appuie sur le passé et sur l’histoire de l’Empire romain pour justifier le pouvoir de l’Eglise catholique. L’Eglise chrétienne se divise lors du schisme de 1054 : les évêques, le patriarche de Constantinople en tête, refusent la hiérarchie imposée par l’évêque de Rome, le pape, qui se voit en chef de la chrétienté et qui remet en cause l’égalité des évêques telle qu’elle avait été institué aux origines du christianisme. 

Au VIIème siècle, les modèles de la Méditerranée antique sont réactivés par l’Islam: le Prophète Mohammed (m. 632) fonde un nouveau monothéisme qui s’inscrit dans la lignée du judaïsme et du christianisme en même temps qu’il fonde un Empire qui s’appuie en partie sur le modèle de l’empire romain byzantin ; les pouvoirs des califes (les successeurs de Mohammed) s’appuie sur le modèle de la théocratie impériale et les premiers monuments de la civilisation islamique (la coupole du rocher à Jérusalem et la grande mosquée de Damas) sont en partie inspirées de l’esthétique byzantine.

La Méditerranée est un espace de confrontations, de contacts et d’échanges intense ; sous domination grecque jusqu’au IIIe siècle, elle passe sous l’hégémonie de Rome jusqu’au Vème siècle de notre ère. Cette espace interconnecté est un creuset de peuples et de cultures qui fonde une civilisation, c’est-à-dire une construction culturelle. Celle-ci est impossible à figer : elle évolue avec le temps et en fonction de représentations historiques qui sont toujours déterminées par un certain contexte historique.