L’histoire du manga: être « moderne sans être occidental »

Qu’est-ce qui explique que les mangas soient si populaires? Pourquoi sont-il devenus un objet de consommation de masse? Quelle est la raison de ce succès littéraire si singulier? 

Le manga est une source d’inspiration majeure des rappeurs français, du groupe marseillais IAM, au parisien Maître Gims (co-auteur du manga Devil’s Relics), en passant par le sétois Demi-Portion ou le caennais Orelsan (dont le pseudonyme est formé à partir de son surnom, « Aurel' » pour Aurélien, et du suffixe honorifique « -san » qui, en japonais, est accolé au nom de famille et est l’équivalent français de Madame ou Monsieur). Tiers Monde, un rappeur français originaire du Havre qui a écrit le manga Nako, explique : « Le rap est une musique très actuelle, dynamique, qui n’a pas de tabou et n’a pas peur de se faire cataloguer de musique populaire. J’ai grandi en lisant des mangas, et dans mes textes je témoigne de ma vie, donc je parle de manga. » (cf. Pauline Croquet, « PNL, Orelsan ou IAM : le manga source d’inspiration du rap », Le Monde, 11 avril 2019). (

« Telles des figures mythologiques modernes, les héros de manga servent un champ lexical de la puissance, du pouvoir, de l’épopée qui peut parler à un grand nombre de fans » (Pauline Croquet).

Comme pour tout phénomène, beaucoup de raisons pourraient être invoquées pour expliquer le succès du manga. L’histoire, qui est l’étude des récits du passé des hommes, peut éclairer certains aspects du manga, ce genre littéraire et artistique si particulier qui rencontre aujourd’hui un succès planétaire. Car le manga s’ancre dans une histoire bien particulière, celle du Japon, et cette histoire s’inscrit dans celle de l’histoire mondiale de l’humanité. 

Le manga naît de différents traumatismes, il est marqué par les événements de l’histoire et de l’actualité : il s’en inspire pour offrir une représentation du monde adaptée au contexte du XXIème siècle, celui des désillusions, de la fin des grandes idéologies du XXème siècle, celui, sans doute, des crises, voire de la crise si on veut penser uniquement aux problèmes climatiques.

Le terme manga est aujourd’hui utilisé pour désigner un certain genre de la bande dessinée, dont des centaines de millions d’exemplaires sont vendus chaque année dans le monde. C’est à la fois un objet de grande consommation et un objet culturel original, un media particulier, considéré comme un art à part entière— comme en témoignent les éditions collector, destinées à être collectionnées et conservées. 

Aux origines du manga 

Le terme manga viendrait d’un mot plus ancien s’écrivant différemment et désignant des représentations de scènes de vie animale animées, comme si les animaux étaient « pris sur le vif ». A l’heure où les mangas se déclinent sous la forme de dessins animés mondialement diffusés, il est intéressant de noter que l’idée de mouvement, d’animation, est présente au fondement du mot, elle se loge dans l’étymologie du terme. Comme si le manga était avant tout l’art de saisir le mouvement, de le figer sur le papier et de le transmettre, de le faire ressentir. 

En fait, le manga s’enracine dans l’histoire de l’art japonais : on peut dire en quelque sorte qu’il est l’héritier des emakimono, ces rouleaux de papier ou de soie sur lesquels étaient racontées des histoires romanesques ou religieuses illustrées de peintures délicates, qui apparaissent au VIIIème siècle

Roman enluminé de Nezame, peinture de la cour, XIIe siècle.

En japonais « ga » désigne la représentation graphique (dessin, peinture) et « man » signifie « involontaire », « divertissant » et  « sans but » mais le terme comprend aussi l’idée d’exagération.
On peut donc traduire le terme manga par « image dérisoire » ou « malhabile » ou encore « dessin non abouti », voire même « caricature ».

Le terme manga est aujourd’hui utilisé pour désigner un certain genre de la bande dessinée. Mais il y a plusieurs sous-genres de manga, chacun destiné à un public spécifique.

C’est Katsushika Hokusai (1760-1849), le fondateur de l’estampe de paysage, qui donna son nom au manga : c’est ainsi qu’il baptisa ses célèbres caricatures, les Hokusai Manga (1814-1834).

La première utilisation en français revient à l’écrivain Edmond de Goncourt en 1895, dans une étude consacrée à l’artiste japonais. On disait d’abord la manga mais on entend plus souvent le manga. Les deux sont possibles, car les mots japonais n’ont pas de genre grammatical.

La Grande Vague de Kanagawa (1831) est la première des 46 estampes composant les Trente-six vues du mont Fuji, l’un des oeuvres majeures de Hokusai.

Le terme manga devient courant à la fin du XVIIIème siècle mais il ne prend le sens de « bande dessinée » véritablement qu’au XXème siècle, lorsque la BD occidentale (américaine et francophone) s’infiltre au  Japon. 

C’est Osamu Tezuka (1928-1989) qui popularise le genre après 1945. Il est souvent considéré comme le Walt Disney japonais.

Les mangas ont été introduits en France avec la revue Le cri qui tue en 1978. Ils ne sont publiés dans le sens de lecture japonais (de droite à gauche) qu’à partir de 1995.

Aujourd’hui la plupart des éditeurs dans le monde respectent le sens de lecture japonais par souci d’économie d’abord (cela permet de simplement traduire les bulles, sans réarranger toute les planches de la BD), mais aussi par respect de l’oeuvre : le sens du manga doit être préservé, il ne faudrait pas le déformer en le réorganisant. 

Une histoire nationale ouverte sur le monde

Utagawa Kuniteru, Vue d’ensemble du quartier français de Yokohama, Estampe, 1872.

Le manga se diffuse au Japon pendant la restauration Meiji, à partir de 1868. Le genre se développe pendant une période où le Japon est obligé de s’ouvrir sous la pression des autres puissances mondiales (la flotte américaine a imposé l’ouverture des frontières japonaises au nom de la liberté de commerce en 1854). Le pays connaît une modernisation rapide marquée par l’influence occidentale. 

Le Japon de l’ère Meiji. « Entré sur la scène internationale en 1858, le Japon de Meiji s’y impose comme une véritable puissance, capable même de rivaliser avec les pays occidentaux. Désireux de se lancer, à leur instar, dans une entreprise impériale en Asie de l’Est, le nouvel empereur Mutsuhito (1868-1912) étend son territoire sur les archipels environnants, puis au détriment de la Chine et de la Russie, qu’il défait respectivement en 1895 et 1905 grâce à une armée efficace et modernisée. Taïwan, Sakhaline et la Corée passent ainsi l’une après l’autre dans son orbite. Ce faisant, le Japon devient pour ses voisins asiatique une menace doublée d’un modèle, la preuve qu’il est possible de résister à l’hégémonie occidentale mais en même temps le risque d’une nouvelle domination. Un processus qui culminera durant la Seconde Guerre mondiale avec la « sphère de co-prospérité de la grande Asie orientale », étendard d’une identité asiatique fondée sur l’impérialisme japonais. » (lhistoire.fr).
Uchida Kuichi, Mutsuhito, l’empereur Meiji, 8 octobre 1873; première photographie de l’empereur prise en costume occidental.

Les traditions vestimentaires et les coutumes ancestrales sont de moins en moins respectées, et certaines sont même interdites, car elles sont vues comme des freins à la modernisation du pays : elles seraient les marques d’un retard et d’un refus d’avancer. Ainsi, le chignon traditionnel (le chonmage), ainsi que le port du sabre, sont interdits par la loi. Peu à peu, le costume occidental, le « costard-cravate » s’impose au détriment de l’usage du kimono, lui aussi perçu comme rétrograde. Dans le même temps, les femmes tendent à adopter la coiffure occidentale, afin de répondre à la vision de la modernité promue par les autorités et les élites. 

Photographie de la mission Iwakura (avec Iwakura en kimono au milieu), une ambassade japonaise, envoyée dans les pays occidentaux en 1871 pour observer les sociétés et les sciences étrangères après une longue période d’isolement. Les informations recueillis devaient contribuer au développement d’ un Etat moderne, conciliant apports de l’Occident et traditions historiques japonaises.

A la fin du XIXème siècle, la presse japonaise se transforme sous l’influence du modèle de la presse occidentale et anglo-saxonne. Au départ, les mangas sont en fait des dessins d’humour et des caricatures, qui paraissent dans différents magazines, lesquels participent à l’éclosion d’une nouvelle presse au Japon, une presse satirique et très critique vis-à-vis du pouvoir.

On peut citer le nom d’un magazine un au titre évocateur : The Japan Punch, fondé par Kiyochika Kobayashi qui paraît entre 1862 et 1887; l’histoire du créateur de la revue est aussi intéressante : il a été formé par des caricaturistes anglais, Charles Wirgman notamment, et a participé aux premières revues satiriques étant jeune; avec d’autres dessinateurs, le français Georges Ferdinand notamment, il contribue à diffuser les techniques occidentales de dessin. 

Le premier manga considéré comme tel date de 1902. Il s’agit d’une histoire dessinée par Rakuten Kitazawa dans les pages illustrées du supplément du dimanche du Jiji Shinpō, un journal créé par Yukichi Fukuzawa, un intellectuel désireux de développer le mode satirique au Japon.

Rakuten Kitazawa s’inspire beaucoup de la culture européenne : son premier manga reprend le thème de l’arroseur arrosé. 

Ce thème est utilisé par les inventeurs du cinéma, les frères Lumières, qui l’exploitent pour en faire ce qu’ils appellent une de leurs « vues photographiques animées » (avant que le mot film ne s’impose dans le langage universel); celles-ci sont célèbres dans le monde entier car ce sont les premières images animées à suivre une trame préétablie (jusqu’alors, les images se contentaient d’observer la réalité passivement, sans proposer d’agencement particulier.

Affiche du film L’Arroseur arrosé de Louis Lumière, réalisée par Marcellin Auzole en 1896.

Le thème de l’Arroseur arrosé est présent dans de nombreux récits populaires et se décline différemment selon les civilisations mais, comme beaucoup de thèmes littéraires, c’est une constante car c’est un ressort universel de l’émotion : c’est un thème compréhensible universellement et capable de faire rire tout le monde sans parole (il se passe de mots, il peut parler autrement).

Louis Lumière, L’Arroseur arrosé, 1895 (film n° 99 au catalogue des films de la compagnie Lumière). Selon l’encyclopédie Larousse, « cette « vue comique » comme on la nommait à l’époque de sa sortie, appartenait au programme de la première séance payante du cinématographe Lumière (le 28 décembre 1895, au salon indien du Grand Café). L’action est montrée en un seul plan, la caméra est fixe : on dirait que les acteurs sont sur une scène. Quoique son sujet soit hérité de la tradition populaire des dessins humoristiques et des lanternes magiques, l’Arroseur arrosé est peut-être le premier « récit » cinématographique. » (larousse.fr).

Rakuten Kitazawa (1876-1955), nom d’artiste de Yasuji Kitazawa, est considéré par de nombreux historiens comme le père fondateur du manga moderne parce que son travail est une source d’inspiration pour de nombreux jeunes artistes et animateurs de manga. C’est le premier caricaturiste professionnel au Japon (il se désigne lui-même comme « mangaka », « dessinateur de manga ») et sans doute le premier, en tout cas l’un des premiers (avec le mangaka Ippyō Imaizumi) à utiliser le terme « manga » dans son sens moderne. 

Capture d’écran du film The Manga Master (2018), un biopic sur l’artiste Kitazawa.

En 1905, Kitazawa lance le magazine Tokyo Puck en s’inspirant de l’américain Puck et du Rire français (deux journaux satiriques). Il est plusieurs fois censuré pour ses caricatures féroces contre le pouvoir. Nonobstant, il crée en 1912 deux nouveaux magazines : Rakuten Puck et Katei Puck.

En 1908 il fonde Furendo (« Amis »), un magazine en couleurs exclusivement réservé aux enfants, qui rencontre un gros succès et qui l’encourage à fonder la revue Kodomo no tomo dans laquelle il dessine L’enfance de Toyotomi Hideyochi. Ce nouveau succès marque durablement le marché des mangas : aujourd’hui, le marché des mangas est toujours divisé par type de lecteur, en fonction des âges — à chaque génération son genre de manga ! C’est aussi l’un des grands atouts du manga : il se présente sous différentes formes et aborde des sujets divers, choisis en fonction des lecteurs auxquels il s’adresse. 

En 1929, Kitazawa entreprend un long voyage en Europe, en Afrique et aux Amériques. De passage à Paris en 1929, il expose en présence de Léonard Foujita et y reçoit la Légion d’honneur, la plus haute distinction honorifique française (créée par Napoléon en 1802), qui récompense un mérite particulier ou une conduite exemplaire. Toutefois, le manga est encore loin d’avoir la popularité qu’il acquiert à la fin du XXème siècle. Il reste un genre japonais, peu connu des lecteurs occidentaux de manière générale. 

« Frapper à la porte » – caricature de Rakuten Kitazawa.

Trailer du film The Manga Master (2018), qui retrace la vie du « maître du manga ». Dommage, il n’y a pas de sous-titres… Mais les images parlent d’elles-mêmes : la vie de l’artiste est traité de manière sentimentale et le film semble se concentrer sur sa vie privée, dans un cadre à l’architecture traditionnelle; on aperçoit l’intrusion brutale de la modernité, représenté par des personnages en costume « costard-cravate », qui semblent représenter la machine bureaucratique naissante dans le pays au début du XXème siècle.

A la fin de l’ère Meiji, l’artiste Ippei Okamoto (1886-1948) s’affirme en chef de file du manga: il fonde le mouvement des « nouveaux représentants progressistes du manga », qui introduit les comics américains au Japon.
Les bulles de paroles se généralise progressivement, alors que jusque là, le texte était écrit dans les dessins. Ippei Okamoto invente le terme de manga kisha (journaliste de manga) et crée la première association de mangakas (Tokyo manga kai).

En 1925, le gouvernement en place au Japon établit une censure en promulguant une « Loi de préservation de la paix ». La presse japonaise devient « politiquement correcte » mais la publication de mangas se développe souterrainement. 

Le docteur endormi, Anonyme, entre 1912 et 1926.

A partir de la guerre contre la Chine (1894-1895), les mangas, comme le reste de la presse, soutiennent l’effort de guerre et mettent en avant des valeurs patriotiques et militaristes.

L’armée nippone lance une attaque sur les troupes chinoises à Pyongyang, 1894. Tryptique d’Adachi Ginko.

Ainsi, dans un manga intitulé Norakuro (1931), le mangaka Suihô Tagawa montre un chien paresseux, symbole d’une jeunesse qui serait fainéante comparé à ses aînés; Norakuro est engagé dans l’armée impériale, dans laquelle il finit par se révéler être un soldat hors pair.

Première de couverture de la première édition de Norakuro (1931)..

Avec le personnage de Norakuro, Kagawa utilise un procédé bien connu des satiristes, utilisé aussi bien par Jean de La Fontaine au XVIIe siècle que par George Orwell au XXe siècle, et qui consiste à mettre en scène des animaux qui pensent et agissent comme des humains afin de mettre en lumière certains traits négatifs des sociétés humaines. Les artistes satiriques utilisent des animaux afin de ne pas désigner des figures humaines connues, c’est-à-dire afin de ne heurter personne : ils se placent résolument dans le champ de la fiction pour ne pas être censuré par les pouvoirs qu’ils critiquent.
Les artistes et leurs oeuvres peuvent être utilisés, voire détournés, à des fins de propagande : dans le contexte de la Guerre Froide entre les Etats-Unis et l’Union soviétique (1945-1989), la CIA a utilisé La ferme des animaux comme un instrument de propagande contre le communisme; Orwell, dans son livre, visait précisément le régime russe de l’époque, autoritaire et dirigiste. Il critiquait notamment l’hypocrisie soviétique : derrière une proclamation d’égalité universelle, le régime soviétique fonctionnait selon une hiérarchie sociale rigoureuse, dominée par les « apparatchiks », les membres du parti communiste russe.

Le film Animal Farm n’a été diffusé en France qu’en 1990, 46 ans après la sortie anglaise, car il était considéré comme trop anti-communiste. Il naît dans l’esprit d’un agent de la CIA, qui finance et produit le film. Orwell décédé : Hunther Howard, l’agent en question, négocie avec sa veuve, qui accepte le projet en contrepartie d’un rendez-vous avec son acteur préféré, Clark Gable. Le film, en raison de passages violents (scènes de mort d’animaux notamment) fut interdit aux moins de 18 ans par la BBFC (British Board of Film Classification), l’organisme responsable de la classification des films et de la censure. Cela en fait le premier long métrage d’animation pour adultes, à une époque où les studios Disney exercent une domination sans partage sur le monde de l’animation. Notons enfin, last but not least, que la fin du film différent de celle du livre…

De manière générale, ce sont les séries « patriotiques » qui sont les plus populaires jusqu’au milieu des années 1940 car les activités culturelles et artistiques subissent la censure du gouvernement militaire, qui mobilise la presse et la culture à des fins de propagande. Certains magazines féminins, soucieux de participer à l’éducation de la nation, publient des mangas pour que des mères de familles les lisent à leurs enfants (B. Koyama-Richard, 2007). 

Aux Etats-Unis apparaît, dans la presse des années 1930, un nouveau type de B.D. : les comic strips (de l’anglais « comique » et strip, « bande » ou « bandeau »). Diffusé à l’échelle planétaire, ce genre nouveau et original influence beaucoup les mangakas.
Face à la montée du fascisme en Europe, qui suit l’ascension de Hitler, certains auteurs créent un ensemble de super-héros chargés de défendre une planète menacée par divers périls, tous inspirés des problématiques qui se posent aux hommes du XXème siècle.

A l’origine simples blagues insérés dans le coin des journaux, les comics deviennent un moyen de changer le monde — du moins sur le papier : les super-héros des comics, Superman en tête, font régner une paix internationale qui manquent beaucoup au XXème siècle. Les créateurs de Superman, des artistes d’origine juive qui avaient fui l’Allemagne nazie, entendaient lutter contre le racisme et voulaient changer les mentalités en proposant un modèle de justice. Cela a plutôt bien marché d’ailleurs : des brigades superman ce sont créées et le Superman ne cesse de déclencher l’enthousiasme des jeunes et des grands enfants. 

Certificat de membre des « Supermen of America » (1957), une association de jeunesse américaine qui s’inscrit dans la vogue du scoutisme, très populaire dans la première moitié du XXème siècle.

Les comics américains sont alors traduits et diffusés en grand nombre dans la presse quotidienne japonaise. Les mangakas de la seconde moitié du XXème siècle ont été largement inspiré par la B. D. américaine, comme le montre le début de Dragon Ball, qui ressemble comme deux gouttes d’eau au début de la légende de Superman.

Sous l’occupation américaine, les mangakas d’après-guerre subissent l’énorme influence des comic strips (de l’anglais « comique » et strip, « bande » ou « bandeau ») un type de B.D. né dans la presse étatsunienne, sous la forme de dessins humoristiques disposés insérés « en bande » dans les journaux, pour fidéliser les lecteurs.
Au Japon, l’édition des mangas actuels s’inscrit dans la lignée des feuilletons qui apparaissent dans la nouvelle presse japonaise : c’est un moyen de fidéliser le lecteur, pour être sûr que le manga sera lu et qu’il ne sera pas imprimé pour rien (il y a toujours le risque, la hantise des auteurs et des dessinateurs, de ne pas être lus, de ne pas être vus). 

Le manga : héritier d’Hiroshima, reflet d’un monde en crise

Le 6 août 1945, les Etats-Unis lâchent une bombe atomique sur la ville d’Hiroshima. Trois jours plus tard, le 9 août 1945, c’est la ville de Nagasaki qui est dévastée par une explosion de 23 kilotonnes soit le double de celle d’Hiroshima (geo.fr). Le dôme de Genbaku, aujourd’hui mémorial de la paix d’Hiroshima, est le seul édifice à avoir résisté à l’explosion (aussi appelé le dôme de la Bombe atomique).

Une nouvelle génération de mangakas apparaît; elle est marquée par le traumatisme de la guerre, de la bombe atomique, et de l’occupation militaire.

Osamu Tezuka est l’un d’eux : influencé par Walt Disney, il est l’auteur de Shin-Takarajima (« La nouvelle île au trésor »), parue en 1947, l’oeuvre marquant, pour beaucoup, le début du manga moderne. 

Tezuka explore différents genres et en invente de nouveaux; il a inspiré de nombreux artistes, qui l’ont considéré comme un modèle. La « génération Tezuka » est fille d’Hiroshima, l’holocauste qui marque la fin de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945) et qui traumatise le Japon : elle a vu ses villes rasées, son empereur déchu, destitué. L’événement a été vécu comme la fin d’un monde, voire la fin du monde lui-même, l’Apocalypse.  

Tezuka révolutionne le genre et donne naissance au manga moderne. Il introduit des effets graphiques comme les traits pour signifier le mouvement. Il recourt également aux onomatopées, en soulignant l’effort que comporte chaque action, chaque déplacement. Surtout, il alterne les plans et les cadrages, comme au cinéma ! Il rompt ainsi avec la mise en scène théâtrale qui dominait jusqu’alors : les personnages étaient représentés à pied, à égale distance et au centre de l’image — ce qui donnait à celle-ci un effet statique.
Osamu Tezuka, en alternant les plans comme au cinéma, en faisant des zoom et des dezoom, des plans rapprochés et des plans lointains, crée un mouvement que n’avaient pas encore les mangas et leur donne ainsi une nouvelle dimension (comparable, si on veut, au passage de la 2D à la 3D : il crée un nouveau relief, il donne à voir quelque chose qui était invisible, il révèle l’invisible et saisit l’insaisissable).  

Passionné par l’animation, Tezuka réalise la première série d’animation japonaise pour la télévision en janvier 1963. La série est basé sur une de ses oeuvres : Tesuwan Atom , plus connue en France sous le nom d’Astro, le petit robot. Le passage du papier au petit écran devient courant et l’aspect commercial du manga prend de l’ampleur progressivement. 

Les années 1960 voient l’apparition de manga plus dramatiques dans lesquels sont abordés des sujets plus « sérieux » et réalistes appelés gekiga dont la cible éditoriale sont des adultes (le terme signifie littéralement « dessin dramatique »). 

Dans les années 1970, le manga pour filles, écrit par des femmes (shôjo) se développe à l’initiative du groupe de l’an 24, un groupe informel de femmes mangakas qui transforme le genre en y important de nouvelles thématiques, de nouvelles techniques et de nouveaux points de vue.
Le groupe 24 se distingue des mangas pour garçons (les shônen) en mettant en avant les relations psychologiques des personnages. Comme dessinatrices du groupe peut citer Riyoko Ikeda (La Rose de Versaille), Suzue Miuchi (Glass no Kamen), ou en core Yumiko Igarashi et Kyoko Mizuki (Candy Candy). 

Les membres du groupe de l’an 24 ont révolutionné les codes du shojo . On peut citer Keiko Takemiya, pionnière du shônen ai (intrigue romantique entre de jeunes protagonistes masculins).

Extrait d’une planche dessinée par Keiko Takemiya.

Pourtant, le Japon est un pays très fermé, dont beaucoup d’habitants considère que la culture ne peut être partagée (contrairement aux pays occidentaux qui prétendent avoir une culture universelle). Le religion « shintô », par exemple, est strictement « nationale ». 

En 1985, Tezuka Osamu reçoit le prix culturel de Tokyo, et en 1990, un an après sa mort, Musée d’art moderne de Tokyo lui consacre une exposition. Cet événement marque l’introduction du manga dans l’histoire culturelle japonaise.

Jusque là, le manga était perçu comme un genre mineur, issu d’une presse contestataire et minoritaire : dès lors, il intègre la haute culture, la culture reconnue; il peut se diffuser pleinement à l’échelle internationale. 

Une oeuvre d’art sur Dragon Ball, exposée au British Museum de Londres lors d’une exposition sur le manga en 2019.

Le manga : un phénomène de société global

Aujourd’hui le manga est devenu un véritable phénomène de société puisqu’il touche toutes les classes sociales et toutes les générations, traitant de tous les thèmes imaginables (de la vie à l’école, au travail, à l’amour et la guerre, en passant par la littérature ou l’histoire, etc.). Le manga dévoile des vertus pédagogiques : il est parfois utilisé pour instruire ou livrer un enseignement. 

Les mangakas redoublent d’inventivité et proposent des créations originales, traitant de sujets et de thèmes universellement connus. La série Jésus & Bouddha commencée en 2018 le montre à merveille : Hikaru Nakamura y met en scène Jésus et Bouddha, les deux grands prophètes de l’humanité, représentés en jeunes adultes.

« Après avoir oeuvré au bonheur de l’humanité pendant 2000 ans, les deux amis décident de prendre quelques vacances en louant un petit appartement sur Terre. Ils vont découvrir un mode de vie bien éloigné du paradis et vous offrir un regard inédit sur notre quotidien. Vous apprendrez ce que ressent Jésus quand on le prend pour Johnny Depp, ou ce que pense Bouddha de ces statues à son effigie, qui ont tant de succès dans les magazines de décoration. » (kurokawa.fr)

Le manga se décline en jeux de cartes, jouets, jeux vidéo et films d’animation — ces derniers pouvant même être à l’origine d’un manga (comme c’est le cas avec Pokémon, qui était à l’origine un jeu vidéo). 

L’historien J.-M. Bouissou voit dans le manga un élément important de la globalisation culturelle (le processus qui met les cultures en contact et contribue à l’apparition de cultures hybrides originales), qui accompagne la mondialisation économique (le processus de mise en relation des différents pôles de production et de consommation de richesses, à toutes les échelles; processus structurant dans l’économie mondiale actuelle). 

Selon lui, le manga a vocation à être un produit global car il propose des contenus qui touchent tous les goûts, qui peuvent intéresser tout le monde, de tout genre et de tout âge. C’est une chose qui distingue le manga de la B.D franco-belge et des comic strips américains. Il n’est pas anodin de remarque que les personnes nées à la fin du XXème siècle, « les jeunes », se sont détournés de la B.D. franco-belge, qui avait bercé l’enfant de la génération des baby-boomers français. 

Plus concrètement, le manga domine le marché par la masse de sa production et offre un produit bon marché, d’une qualité propre à attirer un public varié et qui parvient à capter un lectorat cultivé, qui intègre le manga à la culture légitime. 

C’est en 1990 que le manga connaît son véritable succès en France, avec la traduction d’Akira de Katsuhiro Otomo par l’éditeur Glénat, en fascicules, d’après l’édition colorisée en Amérique. Plusieurs fanzines sont édités (le premier est Mangazone en 1990; il tire 700 exemplaires jusqu’en 1994). 

Alors que de plus en plus de voix s’élèvent pour protester contre les animes, toujours plus présents dans les programmes de jeunesse, la maison d’édition Glénat publie plusieurs mangas originaux d’animes à succès comme Dragon Ball d’Akira Toriyama en 1993. D’autres maisons d’édition tirent les leçons de ce succès et suivent l’exemple (Casterman en 1995, J’ai Lu en 1996). 

D’une petite de dizaine de séries manga publiées publiées en 1994, on passe à plus d’une quarantaine de séries différentes publiées ou lancées en 1996 : Ghost in the Shell de Shirow notamment, Amer Béton de Taiyo Matsumoto,Yu-Gi-Oh! de Kazuki Takahashi ou encore Captain TsubasaOlive et Tom, autant de mangas qui ont marqué une génération de lecteurs, aujourd’hui jeunes adultes.

Les séries les plus populaires tirent généralement environ 20 000 exemplaires; Dragon Ball atteint même les 120 000 exemplaires au début du millénaire.  

 

Depuis 1999 la Japan Expo, festival de B. D. et d’animation japonaises, se tient en France chaque année. En 2003, pour la première fois, un manga obtient un prix au festival d’Angoulême : Quartier lointain, de Taniguchi, pour le prix du scénario. C’est un début de reconnaissance.

L’année 2005 a été surnommée « l’année de la mangalisation » par le journaliste et écrivain Gilles Rattiers en raison par la forte part de mangas édités dans le marché de la bd francophone (les mangas populaires tirent entre 60 000 et 100 000 exemplaires ; Naruto atteint même 130 000 ex). 

La France est le 2e plus gros consommateur de mangas au monde après le Japon et devant les Etats-Unis. 

Le marché du manga reste marqué par une très grande concentration, tant au niveau des séries à succès que des éditeurs. Les dix premières séries les plus vendues en 2013 sont portées par seulement 5 éditeurs, qui sont les premiers groupes éditoriaux du secteur : Glénat, Pika Edition, Kana, Koon et Kurokawa. 

Sources

Un commentaire

Répondre à Lucia Pilò Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s