Géopolitique de Maradona

Mercredi 25 novembre 2020, Diego Maradona est mort, à l’âge de 60 ans. Cet événement fera-t-il date? En tout cas, il marque la fin d’une vie extraordinaire qui a marqué l’histoire et qui restera dans les mémoires. 

Diego Maradona fut plus qu’un homme : il fut consacré icône vivante, à la fois Dieu et grand prêtre du football, ce sport né au XVIIIème siècle dans les cercles de l’aristocratie anglaise et transformé au cours du XXème siècle en véritable culte des masses. En mourant, Maradona entre définitivement dans la légende.

« Et Maradona créa le football… ». Détournement du célèbre tableau de Michel-Ange, La création d’Adam sur une fresque murale à Buenos Aire (capture d’écran issue du film Diego Maradona d’Asif Kapadia). Dans le tableau original de Michel-Ange, le bras de Dieu se tend pour donner l’étincelle de la vie. Maradona, à sa manière, a réenchanté le monde en réinventant le football : son don est laissé en héritage à la postérité.

En 1986, l’équipe d’Argentine remporte une Coupe du Monde portée par Maradona.

Pour Pascal Boniface, il faut considérer la victoire de 1986 contre l’Angleterre comme l’aboutissement de deux cycles : un cycle court et un cycle long. Le premier cycle est militaire et nationaliste : la victoire de 1986 est une revanche sportive suite à une défaite militaire. La victoire clôt également un cycle plus long : c’est aussi une revanche prise sur une Angleterre qui avait gagné la finale de 1966 grâce à un arbitrage favorable.
La victoire de 1986 est une victoire à l’international, une victoire sportive contre une veille puissance impérialiste, mais c’est aussi le triomphe pour un jeune pays, gangréné par un régime dictatorial corrompu.

Cette victoire vient d’abord venger la défaite militaire de l’Argentine face à la Grande-Bretagne lors de la guerre des Malouines en 1982. Quatre ans après le conflit, la coupe du monde de 1986 apparaît comme la revanche d’un pays pauvre vaincu militairement par un pays riche habité d’un sentiment de supériorité.
Les Malouines sont un archipel découvert par des explorateurs anglais au Sud de l’Argentine au XVIIIe siècle, occupé par la Grande-Bretagne pour sa position stratégique, mais revendiquée par les Argentins dès le XIXème siècle.
Bien que la défaite militaire précipite la fin de la dictature dans le pays et la chute du général Videla, elle est vécue comme une humiliation par les Argentins (qui vivent dans une dictature militaire de 1976 à 1983).

Lors de la coupe du monde de 1986, après avoir éliminé l’Angleterre en quart de finale, Maradona a très clairement exprimé la manière dont il envisageait le sport. Contrairement à Pelé, qui considérait qu’il ne fallait pas mélanger le sport et la politique, Maradona prend position. Dans l’immédiat d’après-match, il s’expliquait face aux micros des journalistes.

« Nous avons dit qu’il ne fallait pas mélanger football et politique mais c’est un mensonge. On ne pensait qu’à cela. On en avait contre les joueurs anglais pour tout ce qui s’est passé, pour toutes les souffrances du peuple argentin. Ca peut paraître fou mais on défendait notre drapeau, les gars qui étaient morts, les survivants. On a fait main basse sur le ballon pour se venger des Anglais qui avaient fait main basse sur les Malouines ».

Diego Maradona, après le quart de finale contre l’Angleterre lors de la Coupe du Monde 1986

Maradona se venge à sa manière, « en toute beauté »: il se moque des Anglais en trichant et en étant génial, c’est-à-dire en artiste, en génie qui s’élève au-dessus des règles humaines, qui parvient au-dessus des lois grâce à la « main de Dieu » qui le soutient.

La fameuse « Main de Dieu ».
Comme Maradona, la presse fait le lien avec entre football et géopolitique mondiale : la victoire de l’Argentine contre l’Angleterre 1986 est une revanche sportive qui s’inscrit dans la lignée de l’humiliante défaite militaire de 1982. :
« Un geste politique fort avant l’ouverture de ce mondial, lancé par des argentins qui continuent de revendiquer la souveraineté de ces îles, autrefois acquises par l’Angleterre. » (Simon Blin, »Quand le football s’invite en politique : les Malouines, Maradona et la « Main de Dieu ». », 2014).

La victoire de 1986 doit aussi se lire à la lumière de la coupe du monde de 1966, pendant laquelle l’Argentine est éliminée par l’Angleterre en quart de finale à cause d’une faute d’arbitrage. Suite à une faute peu évidente, le capitaine argentin est expulsé du terrain. L’Angleterre s’impose 1 à 0. L’Angleterre bénéficie en fait d’un arbitrage favorable pendant toute la compétition, que beaucoup considèrent comme un scandale de corruption.

La mascotte Willy, première mascotte de la Coupe du Monde; symbole de l’événement en 1966, Willy donne une « image de marque » à la compétition. Elle témoigne de la popularité croissante du football et de l’émergence de logiques commerciales dans le sport. Depuis 1966, chaque compétition a sa propre mascotte (en France, Footix, la mascotte de la Coupe du monde 1998, a marqué des générations de supporters) . Les mascottes sont sensées incarner les pays hôtes : le lion est un symbole anglais depuis l’époque médiévale (le blason de Richard Ier représentent 3 lions dorés sur un fond rouge); Willy portent également un maillot floqué du drapeau de l’Union Jack (qui mélange la croix de Saint-Georges, la Croix de Saint-André et la croix de Saint- Patrick ; le drapeau symbolise l’union nationale des îles britanniques en dépit des dissensions religieuses).
En 1966, l’Angleterre s’impose en finale face à l’Allemagne (3-2). Le but qui donne la victoire aux Anglais, à la 101ème minutes (dans les prolongations du match), est validé à tort, à une époque où l’arbitrage vidéo n’existait pas.


Le capitaine expulsé proteste face à l’injustice et est forcé de quitter le terrain sous une pluie d’insultes venant des tribunes. Le coach de l’Argentine est indigné : à la fin du match il refuse que ses joueurs pratiquent le traditionnel échange de maillot entre adversaires et traite les Anglais d’animaux. Avec cette événement en mémoire, la victoire de 1986 apparaît aussi comme une vengeance contre une humiliation sportive. 

Fin des quarts de finale de la coupe du Monde en 1966. « Le coach de l’Argentine est indigné : à la fin du match il refuse que ses joueurs pratiquent le traditionnel échange de maillot entre adversaires et traite les Anglais d’animaux. »

La victoire de la Coupe du Monde de 1986 ajoute une deuxième étoile au maillot de l' »Albiceleste » (surnom de l’équipe argentine en référence à son maillot bleu ciel et blanc), la première véritable en réalité ; car la coupe du Monde de 1978 avait été organisée en Argentine, et le pays avait triomphé des autres équipes grâce à un arbitrage corrompu qui fut favorable au pays hôte (alors sous dictature) tout le long de la compétition.

Que ce soit sur le plan sportif ou sur le plan militaire, patriotique, la victoire de 1986 apparaît ainsi comme une double vengeance qui vise à panser les traumatismes, à effacer les marques du temps court et du temps long, mais aussi comme l’affirmation de la puissance d’un pays en développement sur la scène internationale, plein d’espoirs en l’avenir.

Maradona a incarné plus qu’un club, plus qu’un pays: « il a voulu incarner la révolte de ceux qui n’ont rien, la lutte contre les pouvoirs établis, quitte parfois à en faire un peu trop », comme le dit bien le géopolitologue Pascal Boniface. 

David contre Goliath, à toutes les échelles

Maradona a consacré l’Argentine au rang des grandes puissances du football, à une époque marquée par le tiers-mondisme et la lutte des pays du Sud pour mettre un terme à la domination mondiale des pays du Nord. Il a remporté la Coupe du monde avec l’Argentine et a imposé le respect aux pays du Nord, dominants, qui méprisaient ce pays du Sud perçu comme sous-développé. 

Le football est un sport aux origines médiévales qui s’est développé au XIXe dans les cercles de l’aristocratie anglaise ; il a été introduit en Argentine par des immigrants anglais dans les années 1870. Jusqu’au début du XXe siècle, le style de jeu dominant en Argentine était celui pratiqué en Angleterre : « rude et physique, discipliné et mécanique » (Mickaël Correia, Une histoire populaire du football, op. cit., p. 323).

L’équipe Alumni Athletic Club en 1910, un an avant la fermeture du club. A cette date, l’influence britannique sur le football commence à diminuer. Si la fédération argentine prend le nom de Asociación Argentina de Football. La tradition de donner des noms anglophones aux clubs, elle, résiste.


Un style de jeu argentin, qualifié de criollo (créole, métisse), émerge progressivement dans les quartiers populaires de la capitale, notamment sous l’influence des vagues d’immigration ouvrière italienne et espagnole.

« A l’instar du tango, qui reflète le mode de vie de ceux qui survivent par la débrouille dans les rues des quartiers malfamés de Buenos Aires, la feinte et la ruse, la victoire non par la force mais par la tromperie deviennent des traits caractéristiques de la pratique footballistique argentine – la nuestra (« la nôtre »), comme la baptisent les supporters du pays »

Mickaël Correia, Une histoire populaire du football, La decouverte, 2018, p. 323.

Les rues étroites et sinueuses sont des contraintes auxquelles les gamins des rues, les pibe, s’adaptent avec ingéniosité. Les terrains vagues aussi, bosselé et boueux, obligent à développer une agilité et une technique balle au pied.

« A Fiorito, le terrain sur lequel Diego jouait n’était pas plat et était recouvert de détritus et d’herbes folles. Il y a développé des capacités physiques hors du commun et sa technique basée sur l’évitement. Dans ce bidonville oublié par l’Etat, il fallait être débrouillard pour s’en sortir. Petit, Diego était plein de malice pour prendre le train ou voler une pomme. Cela se retrouve dans son jeu. »

Fernando Signorini, préparateur physiqye de Maradona de 1984 et 1994

Dans une ville cosmopolite où la majorité des habitants sont des immigrants, le football criollo devient un ciment social et un outil de différenciation face aux Européens, mais aussi face aux voisins uruguayens, grands rivaux de l’Argentine sur le continent; ce football fait preuve d’un pouvoir d’attraction considérable (dès 1930, les stades des meilleurs clubs accueillent jusqu’à 40 000 personnes lors des matchs du week-end).

Photographie prise le 25 mai 1940, lors de l’inauguration de la « Bombonera » (« la boîte à bonbons »), le stade mythique du club de Boca Juniors, un des clubs de la capitale argentine dont Maradona a porté les couleurs une première fois en 1981-1982 puis une deuxième de 1995 à 1997 (pour la dernière saison de sa carrière professionnelle).


Les stades et les clubs deviennent les vecteurs d’une identité collective où s’expriment des passions et des espoirs communs : le football devient un élément important de la culture et de l’identité nationale argentine naissante, dans un contexte de fièvre nationaliste qui touche la majeure partie des pays du monde.

Le jeune espoir en 1978.

Le jeune Maradona, surnommé « Pelusa » (Peluche ») pour sa touffe de cheveux, est repéré en 1971 à l’âge de 11 ans par un recruteur des Argentinos Juniors, un club aux origines populaires dont les créateurs sont proches de l’anarchisme.

Dès les premiers matchs avec l’équipe junior, le « pibe » le « gamin » des rues, fait parler de lui par ses dribbles et ses coups de reins ravageurs. Il attire les foules et ne tarde pas à attirer la télévision locale, pour laquelle Maradona effectue sa première interview à l’âge de 12 ans.

« A la fois inventif et imprévisible, le jeu typiquement criollo de Diego Maradona fait rapidement du jeune virtuose une pure incarnation footballistique de l’Argentine. De même, ses origines modestes, sa petite taille – il mesure à peine 1,66 mètre – ainsi que sa fougue sur les terrains sont interprétés par les supporters comme des traits distinctifs du pibe, une figure culturelle populaire argentine qui se réfère à l’enfant élevé dans la rue, bien loin de toute convention sociale ».

Mickaël Correia, Une Histoire populaire du football, op. Cit, p. 324

A l’échelle continentale et nationale, Maradona a toujours choisi des villes secondaires, des clubs à l’identité populaire qui lui rappelaient, sans doute, ses origines modestes, et dont les valeurs s’accordaient avec ses opinions politiques.
En public, il aimait évoquer son enfance à Villa Fiorito, un bidonville de la banlieue sud de Buenos Aires, et se remémorer l’époque où il passait son temps à s’entraîner sur des terrains vagues.

Diego Maradona portant les couleurs de l’Argentinos Juniors en 1980. S’il ne gagne aucun trophée avec sa première équipe comme joueur professionnel, Maradona hisse néanmoins cette équipe au sommet du championnat argentin et inscrit 115 buts en 166 matchs.

« On m’en a donné des surnoms, mais Pelusa est celui que je préfère parce qu’il me ramène à mon enfance à Fiorito. Je me souviens des Cebollitas, des poteaux en bambou et quand on jouait seulement pour un Coca et un sandwich. Il n’y avait rien d’aussi pur. »

DIego Maradona en 2015 (Cité Par M. Correia, Une Histoire populaire du football, OP. Cit, p. 333)

Après un début de carrière en fanfare, Maradona signe au Boca Juniors, club mythique de Buenos Aires fondé par des immigrés génois au début du XXème siècle, avec lequel il remporte le championnat argentin en 1981.

Maradona porté en triomphe par les supporters de Boca Juniors en 1981, année où le club remporte le championnat argentin.

La Boca (« la bouche » en espagnol) est un quartier pauvre de Buenos Aires, qui s’est distingué en faisant sécession en 1882 : lors d’une grève ouvrière, les habitants de Boca se proclamèrent indépendants de l’Etat argentin et hissèrent le drapeau génois sur le pinacle de la mairie.

Cette photographie prise en 2020 d’une fresque murale située à l’entrée du quartier de La Boca rappelle le rêve d’une cité populaire indépendante de l’Etat, rêve proclamé haut et fort en 1882 par ouvriers rebelles de La Boca mais vite réprimé par le régime argentin de l’époque. Ce rêve résonne avec les paroles de l’écrivain Jorge Luis Borges :

« (…) l’Argentin, à la différence des Américains du Nord et de presque tous les Européens, ne s’identifie pas à l’Etat. (…) L’Argentin est un individu et non un citoyen »

Jorge Luis Borges, Notre Pauvre Individualisme, 1946 (Cité par M. COrreia, op. cit., p. 329).

Il n’est pas anodin que Maradona décidé de signer au Barça en 1982, le club rival du Real de Madrid, le club de la capital qui incarne de la dictature franquiste. Il faut dire tout de même que le transfert de Maradona au FC Barcelone est un événement financier : c’est à l’époque le transfert le plus cher de l’histoire (la somme de la transaction équivaudrait à 7 millions d’euros actuels). Mais l’argent ne fait pas tout !

Diego Maradona défendant les couleurs du FC Barcelone face au défenseur Andoni Goikoetxea lors d’un match contre l’Athletico Bilbao en 1983. Au début, Maradona peine à s’adapter à la rudesse du jeu européen et à imposer son style de jeu.

En 1984, Maradona signe un contrat de 7 ans avec le SC Napoli, le club de la ville de Naples, stigmatisée à cause de la mafia locale, la Camorra, et moquée pour sa pauvreté. Naples incarne la ville rebelle contre les capitales prétentieuses du Nord, Milan et Turin en tête. 

Au fil des saisons, Maradona restaure l’honneur des Napolitains et même, plus largement, de l’Italie du Sud, dont les habitants se font traités de terroni (« culs-terreux ») par les supporters des prestigieux clubs du Nord du pays, représentant les villes industrielles.

La ville de Naples, vue de nuit (capture d’écran du film Diego Maradona).


Très vite, Maradona se sent à l’aise dans sa ville d’adoption. Avec son style, son caractère volcanique mais aussi sa superstition, Maradona ne tarde pas à être identifié au « scugnizzo« , garnement canaille des quartiers populaires de Naples, qui ressemble à la figure du pibe argentin (M. Correia, Une histoire populaire du football, op. cit., p. 325).

 » Avec ses courtes pattes, son torse bombé, sa gueule de voyou et son diam dans l’oreille, Diego était devenu pour nous un vrai Napolitain. Son amour des belles filles et de la bonne bouffe, sa folie des bolides (…) et, en même temps, son côté église et famille sacrée – toute la famille vit et prospère à Naples aux frais du club -, son sale caractère, capricieux, exubérant, indiscipliné, tout cela faisait de lui un vrai fils légitime de la cité »

Un chroniqueur Italien de L’Espresso en 1989
(Cité par M. Correia, Une histoire populaire du Football, Op. Cit. pP. 325-326).

Avec Maradona, Naples défie les puissantes villes du Nord qui dominaient le Calcio, la Ligue 1 italienne, depuis sa création. En 1986-87, le club remporte le championnat pour la première fois de son histoire et soulève en même temps la coupe d’Italie. Maradona redore le blason de cette cité méprisée et porte même la ville au sommet de l’Europe. Avec son équipe, il remporte la coupe d’Europe en 1989 et un deuxième championnat la saison suivante.

Maradona et ses coéquipiers, champions d’Italie à l’issue de la saison 1986-1987

Maradona a marqué son pays mais il a aussi marqué les villes; sa figure orne aujourd’hui les villes et les paysages urbains : les fresques qui le représentent, de Paris – où il n’a pourtant jamais joué – à Naples, montrent la force du rêve, la puissance de la légende qui, pour avoir fait rêver des générations, incarne les espoirs d’une jeunesse urbaine mondiale et multigénérationelle, à la recherche de repères et de figures capables d’incarner leur révolte face à un monde perçu comme injuste à bien des égards.

Une fresque murale sur un immeuble de Naples (capture d’écran issue du film Diego Maradona)
Suite à la mort du Pibe del Oro, un gigantesque portrait du héros argentin a été dessiné par l’artiste-peintre Alfredo Segatori, sur un mur à proximité du mythique stade de la Bombonera, dans le quartier de La Boca, à Buenos Aires.
Sur l’image finale,  » Maradona tient de la main droite une sorte de sceptre surmonté du ballon de la Coupe du monde 1986 – avec des motifs aztèques – soulevée à Mexico par l’ancien capitaine de l’équipe argentine. Sur ses épaules, une toge messianique aux couleurs du maillot du club de Boca Juniors, où Maradona à joué plusieurs saisons (1981-82 puis 1995-1997) et avec lequel il a notamment remporté le championnat national en 1981. « Maradona est le Saint-patron des artistes, des pauvres et des sportifs. Je voulais donner de cette connotation à ce projet. Que les passants recueillent ici sa bénédiction« , raconte Alfredo Segatori. »Maradona est le Saint-patron des artistes, des pauvres et des sportifs. Je voulais donner de cette connotation à ce projet. Que les passants recueillent ici sa bénédiction« , raconte Alfredo Segatori. (
Une fresque en hommage à Diego Maradona sur un mur de la rue Ordener, dans le XVIIIe arrondissement de Paris.

« Dieu et le Diable » : Diego contre Maradona

La carrière sportive de Diego Maradona a été émaillée de scandales divers, étalées impudemment dans les médias, qui connaissent un essor sans précédent dans la seconde moitié du XXe siècle. La vie privée du « Pibe del Oro » est scrutée à la loupe par des fans fascinés par la légende, désireux de connaître ses moindres faits et gestes pour comprendre son génie, et qui profitent d’une médiatisation accrue du monde, d’une amélioration des systèmes d’informations (on pense bien sûr à l’essor de la télévision).
La carrière de Maradona s’inscrit dans le contexte particulier des années 1980 : les médias se développent à une vitesse étourdissante et transfigurent les vedettes d’antan en véritables « stars », des étoiles qui brillent dans le ciel et éclairent le monde en vendant du rêve et de l’espoir.

Dès l’origine, le « Pibe del Oro » est filmé, toute sa vie est compilée en archive. On sent quelque chose d’extraordinaire rayonner dans la personne de cet enfant magicien, qui fait des merveilles balle au pied. Maradona justement, rayonne : de la ville de Buenos Aires, où il est né, il rayonne rapidement à l’international et devient mondialement connu.

« A 15 ans, il a vu sa vie lui échapper. Il a changé. Il s’est toujours occupé de tout. Sa célébrité a été pour lui un fardeau. Mais il a toujours voulu régler seul ses problèmes. Il ne voulait pas impliquer la famille. C’était toujours lui le héros. Mais c’était trop pour lui. »

Maria Maradona (Soeur du heros eponyme)

A la fin de sa carrière, Maradona voit ses moindres faits et gestes scrutés par des journalistes avides de montrer le vrai visage de la légende, de révéler la vérité cachée derrière le mythe. Fallait-il rappeler au monde que tous les hommes sont mortels ? Sans doute. Car les stars sont des modèles malgré eux. Et c’est tout le tragique de la célébrité et de la gloire : qu’on le veuille ou non, la gloire investit ceux qui en bénéficient d’une certaine responsabilité dans l’imaginaire des gens.

En dehors des terrains, Maradona s’est fait remarqué très tôt par son goût prononcé pour la fête et les femmes. Son tempérament impétueux et parfois violent a également nuit à sa carrière.

A Naples, il est mêlé à des affaires de drogue et on lui reproche ses amitiés avec les chefs de la Camorra. La famille de Diego, son clan, accusent la mafia napolitaine d’avoir essayé de manipuler l’artiste, de rendre le sportif plus docile, en le faisant plonger dans la drogue. Maradona n’a quant à lui jamais accusé la Camorra, les rapports entre la mafia napolitaine et le clan Maradona se rompent de manière tendue lorsque Maradona rentre en Argentine.

Incapable de se discipliner et de se plier aux règles qu’il conteste et détourne sans cesse, Maradona met un terme à sa carrière après plusieurs accusations de dopage. Désireux de rester le meilleur footballeur au monde, d’être à la hauteur des attentes qui pèsent sur lui, l’éternel pibe, se fait prendre la main dans le sac : il est testé positif à diverses substances dopantes et doit mettre un terme à sa carrière.

Diego en plein doute suite aux accusations de dopage dont il fit l’objet en 1997 (capture d’écran du film Diego Maradona

Victime d’un acharnement politico-médiatique mené conjointement par la FIFA et les médias, Maradona sombre dans une longue dépression qui se traduit notamment par une boulimie incontrôlable (il prend et perd 40 kg). Il entame un long chemin de croix et effectue de nombreux séjours en hôpital psychiatrique.

On a reproché à Maradona d’être l’ami des dictateurs.  Il a été proche de Fidel Castro, le dictateur de Cuba, où il s’est rendu pour effectuer des cures sanitaires, à un moment où il était en mauvaise santé. Il a également été proche de Chavez et de Lula, c’est indéniable.
Comme avec la Camorra, il a sans doute été dupé par l’allure bienveillante de ces amis, qui profitent, volontairement ou non, de la popularité du footballeur. Il s’agit de dictateurs habiles, qui se donne des allures d’hommes du peuple et ne renâclent pas devant les bains de foule, dont les images sont souvent invoquées comme les preuves d’une popularité sans faille.

Il faut remarquer qu’à côté de cette proximité avec des chefs politiques controversés, Maradona s’est fermement opposé à George Bush lorsque le président américain a lancé l’intervention militaire en Irak qui, a bien des égards, allait contre les lois internationales. 

Au fond, les opinions politiques de Maradona sont avant tout de grands idéaux qui s’accordent avec une certaine conception de l’égalité et de la justice.

Malgré les frasques de Diego et en dépit des condamnations portées à son encontre par les tenants d’une morale conservatrice qui voudraient que les footballeurs soient exemplaires et infaillibles, Maradona est pardonné et restera dans toutes les mémoires pour son football, pas pour sa vie privée. Les deux sont néanmoins intimement liés : Maradona a donné sa vie au football et s’est brûlé les ailes, ou plutôt s’est brisé les os, dans une machine médiatique infernale, qui a fait de lui un Dieu vivant et lui a donné un rôle inhumain.

« Mieux que Dieu peut-être : Diego Maradona »

Très vite, Maradona a fait l’objet d’un véritable culte à Naples, dont les habitants sont de fervents chrétiens. Grâce à Maradona et ses exploits, Naples a pris une revanche symbolique sur les villes d’Italie du Nord industriel, hautaines et prétentieuses.

« Comme si ses buts prolongeaient les miracles de San Gennaro, le saint protecteur de Naples, Maradona est élevé au rang d’icône quasi religieuse et devient l’objet d’un véritable culte populaire. Son nom même possède une assonance avec « Maronna », la dénomination de la Vierge Marie en dialecte napolitain, et on le prie pour gagner le Scudetto en implorant : « Notre Maradona/Toi qui descends sur le terrain/Nous avons sanctifié ton nom/Naples est ton royaume/Ne lui apporte pas d’illusions/mais conduis-nous à la victoire en championnat. » (M. Correia, Une histoire populaire du football, op. cit., p. 330).

Maradona, sur certains murs de Naples, est représenté en saint Gennaro ou sur un autel, à la manière d’un Dieu auquel les Napolitains vouent un culte : Maradona devient ainsi « une sorte de saint, le nouveau symbole d’un rituel pourtant archaïque auquel la culture populaire se réfère pour formuler ses demandes pour exprimer ses privations, ses besoins, ses douleurs et, moins fréquemment, sa joie. » (Marino Niola, cité par M. Correia, Une histoire populaire du football, op. cit., p. 330).

Notons qu’à la fin de sa vie, Maradona s’est affiché en fervent supporter : il aimait afficher sa passion pour le football comme un amour divin, idéal. Il apparaît ainsi à la fois comme un prêtre de la religion football et comme le messie de cette nouvelle religion, celui qui a apporté la bonne nouvelle.

La dimension christique de Maradona s’étoffe en Argentine après le scandale de la Coupe du monde 1994 où le joueur est testé positif au dopage. Comme un martyr, Diego Maradona a s’est sacrifié dans un ultime exploit sportif sous l’insistance des supporters argentins, refusant de voir qu’il n’avait plus la condition physique pour jouer au niveau international. Devant une émission de télévision, Diego évoquait ce moment comme celui où on lui avait « couper les jambes », où on l’avait « tué en tant que joueur ».

Il faut dire qu’avant la coupe du monde, Maradona s’était préparé dans l’intimité du cercle familial, à la campagne. Cette préparation, restée dans les annales grâce à l’éternelle caméra qui suit les gestes du prodige, prend l’allure d’un retour aux sources; Diego apparaît comme un ermite : il réalise un véritable chemin de croix en marge du monde pour se remettre en forme et revenir au niveau international.

En 1998, trois supporters argentins ont fondé l’Eglise maradonienne :

« Syncrétisme catholique entièrement dévoué au culte de Maradona rebaptisé « D10S » agencement typographique qui renvoie à Dios (« Dieu ») et à Diez (« dix », en hommage à son maillot), le mouvement footballistico-religieux compte aujourd’hui plus de 12 000 adeptes à travers soixante pays. (…)

Deux grandes fêtes rituelles viennent rythmer le calendrier maradonien (dont 1960, année de naissance de Maradona, marque le point de départ) : les Pâques maradoniennes, célébrées chaque 22 juin pour commémorer les deux buts face à l’Angleterre en 1986, et la Noël, qui a lieu le 29 octobre, la veille de l’anniversaire de D10S. (…)

A l’occasion d’une célébration d’un Noël maradonien en octobre 2008 dans l’arrière-salle d’une pizzeria de Buenos Aires, Hernan Amez, l’un des trois fans à l’origine du mouvement, souligne (…) : « L’Argentin est passionné, capricieux, sanguin. Maradona incarne ce personnage sur un terrain de football. Il est celui qui n’abandonne jamais. (…) Maradonna nous rend si forts, c’est pourquoi nous l’aimons autant qu’un dieu. »

Après que 300 supporters ont entonné un Notre-Père maradonien – « Notre Diego, Qui êtes sur les terrains, Que ton pied gauche soit béni, Que ta magie ouvre nos yeux, Fais-nous nous souvenir de tes buts, Sur la terre comme au ciel » -, une cérémonie bon enfant est inaugurée dans une étrange solennité par dix apôtres-coéquipiers qui apportent différentes reliques tels des crampons, un ballon de football sanglant orné d’une couronne d’épines ou enore un chapelet à 34 perles rappelant le nombre de buts marqués par Diego pour la sélection argentine. Dans l’assistance et après plusieurs bières, Anthony Bale, un jeune supporter écossais membre de l’Eglise maradonienne, confesse : « Qu’est-ce que Jésus a fait que Maradona n’a pas fait? Ils ont tous les deux fait des miracles, c’est juste que ceux de Maradona sont homologués ». »

M. CORREIA, UNE HISTOIRE POPULAIRE DU FOOTBALL, OP. CIT. pp. 334-335.

Pour aller encore plus loin…

Bibliographie

  • Mickaël Correia, Une histoire populaire du football, La Découverte/Poche, 2018.

Filmographie

  • Jean-Christophe Rosé, Maradona. Un gamin en or, Arte, 2006.
  • Emir Kusturica, Maradona par Kusturica, 2008.
  • Asif Kapadia, Diego Maradona, 2019.

Sitographie

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