La Secte des Assassins : retour aux sources d’Assassin’s Creed

Panorama de la ville de Damas dans le jeu d’Ubisoft Assassin’s Creed qui se déroule au temps de la troisième croisade au XII ème siècle. Le personnage vient d’être déchu de son titre au sein de sa confrérie pour n’avoir pas respecté le Credo de l’Assassin (Assassin’s Creed en anglais). Le jeu mêle plus ou moins habilement le mythe et la réalité historique de la secte des Assassins et, plus largement, de l’islam médiéval.

Cette article est une retranscription sélective d’une intervention de l’historien Gabriel Gabriez-Gros sur France Culture en 2016 que vous pouvez écouter en intégralité ci-dessous. L’historien met en relation le terrorisme de la Secte des Assassins avec le terrorisme développé par Oussama Ben Laden à la fin du XX ème siècle. Il permet ainsi de mieux comprendre le terrorisme djihadiste actuel et éclaire d’une manière originale notre monde contemporain. Il invite à s’interroger sur les points communs dans l’idéologie déployée par des chefs charismatiques, qui s’appuie sur le fanatisme pour mettre en oeuvre une stratégie terroriste visant à renverser des pouvoirs triomphants.  

Je me contente ici de reprendre les éléments relatifs à la Secte des Assassins pour mettre en avant la manière dont s’est construit l’histoire et la légende des Assassins, qui ont inspiré le jeu vidéo Assassin’s Creed.

La secte des Assassins dans l’islam médiéval

La secte des Assassins est issue d’une dissidence musulmane chiite, qui apparaît au Proche-Orient aux XII et XIIIe siècles.

En 1175, un envoyé de l’empereur romain germanique Frédéric Barberousse (1122-1190) alerte sur la présence, dans les montagnes, aux « confins de Damas d’Antioche et d’Alep », de « Sarrasins » qui s’appellent « Haschichins » en arabe ( حشاشين, ḥašašyīn) et « senior des montana » en latin. Ces hommes, selon l’ambassadeur vivent sans lois : ils mangent de la chair de porc, dont la consommation est défendue par le Coran, et dispose de toutes les femmes sans distinction — y compris mères et soeurs. Retranchés dans des montagnes, ils vivent dans des châteaux bien fortifiés et imprenables. Le maître de cette secte terrifie les princes et les rois qui vivent alentours, en menant une série d’attentats ciblés, toujours au poignard.

L’orientaliste Sylvestre de Sacy (orientaliste début XIXe) a retrouvé des textes arabes où le nom d’assassin était mis en relation avec le haschich (chanvre indien ; hashishiya : fumeur de haschich), mais seulement en Syrie (pas en Iran). Le terme est utilisé par des populations urbaines hostiles, qui désignent ainsi les assassins négativement. Pour l’historien Bernard Lewis, on leur aurait donné ce nom en signe de dérision et de mépris à cause de leur comportement excessif, qui laissait penser qu’ils étaient sous l’emprise de la drogue.

Selon les sources, le Vieux de la Montagne, chef des Assassins, endoctrinait les jeunes gens en leur donnant l’illusion de vivre sur un paradis sur terre, dans un jardin somptueux, sensé donner une première impression du monde de plaisirs qui les attendait dans l’au-delà, une fois leur mission accomplie.

La secte est à son apogée entre 1162 et 1193. Mais l’historien doit être prudent : il s’agit peut-être d’un « effet de source »; ce n’est pas parce que les sources à notre disposition nous montre cette période comme l’apogée de la secte, qu’il s’agit réellement de l’apogée de la secte. La réalité historique dépend toujours des documents qui sont demeurés et qui ont résisté au passage du temps.

Qu’est-ce que le chiisme? 

Le chiisme apparaît comme une série de dissidences successsives. Il répond au départ à un problème politique : la succession du prophète Mohammed (m. 632) à la tête de l’Etat qu’il a fondé. Beaucoup, à la mort du Prophète, voit dans son cousin et gendre Ali le successeur idéal. Mais c’est un aristocrate arabe puissant qui lui est préféré. Dès lors, un parti se constitue et mène une guerre civile contre les autres partis pour imposer Ali et sa descendance à la tête de l’Etat islamique. 

Rapidement, le chiisme prend autre dimension. Ce ne sont plus seulement les droits de succession, les droits du sang, qui sont en cause mais le problème de l’accomplissement ou de l’inaccomplissement du message divin.
Pour certains, il n’y a plus rien à ajouter : Mohammed est le dernier prophète, le « sceau des prophètes ». Mais les chiites considèrent que les imams, c’est-à-dire les descendants de Mohammed, ont hérité des droits surnaturels de leur aïeul; le prophète aurait transmis à sa descendance les grâces spirituels qu’il a reçu d’Allah. Les imams doivent donc mener à leur terme le message porté par Mohammed, qui n’aurait apporté que face extérieure, visible du message coranique; pour les chiites, celui-ci est inaccompli et renferme un message plus profond.  Les « imams » (« guides religieux ») auraient donc la mission de réinterpréter le texte et de guider, de diriger la communauté.

Le chiisme attribue au Coran, puis aux choses (au monde, à la création) un sens secret. Cette importance du secret marque le chiisme classique du IX ème au XI ème siècle, et notamment la secte des Assassins, qui est une secte secrète dont les moyens d’actions sont, par définition, secrets.

Le chiisme est confronté à deux problèmes :

  • un seul imam hérite des grâces temporelles et spirituelles du prophète; 
  • l’absence de règle de primogéniture (priorité de naissance qui donne des droits à l’aîné sur l’héritage) pour désigner le fils héritier du trône : on peut choisir l’héritier comme Dieu nous l’inspire à l’intérieur de la descendance de l’imam Ali – et plus précisément de son fils cadet Hossein, mort en martyr à la bataille de Kerbala en 680, dans la lignée duquel les chiites choisissent leur imam.

Au VIIIe siècle, le chiisme se divise en deux branches : 

  • les duodécimains (dominants en Iran), qui considèrent qu’il y 12 imams entre le Prophète et le dernier imam ; après, la lignée des imams s’occulte (disparaît); l’imam, le Mahdi (al-mahdi, المهدي : « le guidé ») reviendra à la fin du monde apporter la justice, accomplir la loi du Prophète (de la même manière que Jésus dans la Bible). 
  • les septimains, aussi appelés ismaéliens, comptent 7 imams entre le Prophète et le dernier imam (Ismaïl ben Jafar); il s’agit d’une forme intellectuellement plus offensive, plus radicale, qui s’inspire de la philosophie grecque et de la logique pour interpréter le message divin, ce que certains voient d’un mauvais oeil.
    Hassan Issaba, converti au nizarisme et chef de la secte des Assassins entre 1090 et 1124, lorsqu’il entend parler de la secte pour la première fois, refuse entendre parler de ces gens qu’il appelle « philosophes » et qui sont les Nizarites: il veut dire par là que les Nizarites sont plus proches des Grecs que de l’islam. Lui-même fait figure d’intermédiaire entre la pensée grecque et la renaissance après qu’il se soit converti au nizarisme en 1071, vers l’âge de 35 ans.
Hassan Issaba (v. 1050-1124) représenté sur une gravure du XIXe siècle.

Les Fatimides portent les plus grands succès des Ismaéliens : ils conquièrent l’Afrique du Nord puis l’Egypte, fondent le Caire et le califat fatimide en 909. Toutefois, à la fin du XI ème siècle (entre 1092 et 1094 ) surgit un problème de succession : à la mort du calife/imam, une querelle agite deux de ses fils ; le vizir choisit le cadet et fait assassiné l’aîné, qui incarne aux yeux du peuple chiite l’héritier légitime, d’autant plus qu’il a disparu.

L’apparition de la Secte des Assassins

C’est au XIIe siècle qu’apparaissent la secte des Assassins au Proche-Orient dans les sources, après qu’Hassan Issaba (v. 1050-1124) ait envoyé des missionnaires pour propager sa doctrine en Syrie. Mais c’est le célèbre chef Rachid al-din Sinan, basé dans des montagnes au sud de l’Iran actuel, qui aurait porté la secte à son apogée entre 1162 et 1193. L’importance du chef est significative : Issaba et Sinan sont tous les deux des modèles d’ascétisme, d’éloquence et de persuasion; ils se distinguent par un charisme qui leur donne une autorité particulière.

A l’époque, le chiisme a paru triomphé avec les Fatimides (fondateurs du califat du Caire en 909) mais il est précipité dans l’échec par une réaction sunnite orthodoxe imprévue, menée par une clique militaire turque (les Seldjoukides) qui s’appuie sur des intellectuels (arabes mais surtout persans) pour élaborer un socle doctrinal légitimant leur pouvoir.

La secte des Assassins est fondée en réponse à cette réaction sunnite qui se développe en Iran puis en Syrie. Leur tactique est de tuer de façon sélective lorsqu’un meurtre peut apporter des bénéfices politiques importants : il s’agit de bouleverser le camp de l’adversaire.

Les terroristes, qu’il s’agisse des Assassins ou des terroristes actuels, frappent une civilisation à laquelle ils sont hostiles au moment où elle est à son apogée; d’après G. Martinez-Gros, le terrorisme peut être vu comme une tentative désespérée d’empêcher une évolution qu’on ressent comme inévitable. D’ailleurs, les Assassins ont échoué et n’ont pas pu empêcher le triomphe du sunnisme. 

Le but était de renverser le cours des choses dans les villes, les lieux de pouvoir, à partir de quelques assassinats bien placés et par le maintien de quelques forteresses inaccessibles servant de bases arrières. Les Assassins parviennent à déclencher des troubles mais n’ébranlent pas le bloc des militaires turques et moins encore celui des hommes de religion et des intellectuels orthodoxes sunnites, qui ont réussi, malgré leur crainte, à opposer un front uni, en dépit des querelles internes. 

Avec les années, le chef de la secte se rapproche progressivement du calife sunnite de Bagdad. En 1273, les Assassins sont soumis à peu près définitivement en Iran, où les Mongols ont pris le pouvoir, comme en Syrie, où se sont les Mamlouks turcs qui dominent (ils restent au pouvoir en Syrie pendant deux siècles et en Egypte pendant cinq siècles).

Source : Sébastien-Philippe Laurens

Le centre de la secte se situe dans le sud de la Caspienne, au sud de l’Iran actuel, dans la région montagneuse d’Alamut, d’où la secte est originaire. Son développement aboutit à la création d’une nouvelle mission en Syrie.

Vestiges de la forteresse d’Alamut.en Iran.


La secte présente en Syrie est une excroissance de la secte originelle. La mission syrienne vit recluse dans les montagnes, retranchée dans la puissante forteresse de Masiaf en Syrie actuelle, située dans le Djebel Ansarieh, entre Tarsûs et les plaines du Nord de la Syrie. C’est une région qui ressemble beaucoup à celle d’Alamut en Iran.

La forteresse de Masiaf en Syrie, la capitale de ce que les sources désignent comme le « territoire des assassins ».

La tactique de la secte en Syrie est la même qu’en Iran : tuer de façon sélective lorsqu’un meurtre peut apporter des bénéfices politiques importants; il s’agit de bouleverser le camp de l’adversaire.

En 1092, la secte se fait connaître par un attentat retentissant en assassinant Nizam al Mulk, grand vizir (chef du gouvernement) du sultan seldjoukide Malik shah; le vizir est poignardé dans sa litière, sur le chemin allant de la salle d’audience à la salle de ses femmes. Assassinat d’importance : Nizam al-Mulk est le vizir et l’organisateur de la réaction sunnite contre les chiites.
La mort du calife entraîne la dislocation de l’empire seljoukide, qui dominait l’essentiel du Moyen-Orient, quelques mois plus tard. En définitive, l’assassinat de Nizam al Mulk paralyse la guerre contre les Assassins et le chiisme en général. Les conséquences de l’événement dépassent complètement l’individu assassiné. 

L’assassinat de Nizam al-Mulk en 1092 représenté ici sur une imniature anonyme du XIV ème siècle, et présente dans un manuscrit conservé au musée Tokpapi d’Istanbul.

Le « Vieux de la montagne » est un homme né en ville, c’est-à-dire en zone sédentaire, qui se réfugie dans les montagnes en quête de pureté, mais aussi en quête de qualités belliqueuses, qui se trouvent en marge de l’Etat, dans des zones désertiques où vivent des tribus soudées par un sentiment de solidarité et par un mode de vie violent adapté à la brutalité de la nature. Il est à la recherche d’un refuge militaire mais aussi de partisans capables de plus de valeurs guerrières que les hommes de la ville, qu’ils considèrent affaiblis et corrompus par la civilisation.
Hassan Issaba va chercher les valeurs guerrières des Daïlamites de la région d’Alamut et qui sont à peine islamisés. Les chefs sont à la recherche d’un refuge militaire mais aussi de partisans capables de plus de valeurs guerrières. Cela permet à Hassan Issaba de diffuser plus largement le message chiite hétérodoxe (i.e. un message différent de la doctrine chiite originelle et majoritaire). Le message est toujours accepté plus facilement dans les régions où la tradition islamique est peu développée. 

L’invention du terrorisme

L’envoyé de l’empereur Barberousse, qui est, en 1175, le premier à mentionner la secte dans les sources chrétiennes, évoque des fils de paysans recrutés dans le palais du vieux de la montagne; dès lors, ces jeunes gens ne voient plus que leurs professeurs et maîtres, qui sont la source de tout leur enseignement jusqu’à ce qu’ils soient envoyés pour commettre un attentat.

La légende a couru que le Vieux de la montagne réussissait à convaincre, à persuader en faisant voir à ses jeunes disciples les jardins du paradis (à grands renfort de drogues et de femmes selon les sources). Il s’agit surement d’une vision fantasmée, d’un mythe construit par les auteurs.

Une fois que les disciples sont prêts à se sacrifier pour accéder au paradis,  ils prêtent un serment d’obéissance fervente sur un poignard d’or. Le choix du poignard est significatif. C’est l’arme obligatoire de l’exécution. Les Assassins ne se sont jamais servis d’une autre arme. Il faut sans doute y voir un écho du jihad (terme qui signifie littéralement « effort », « lutte », « résistance ») mené contre l’orthodoxie sunnite, en ce sens que l’assassinat est conçu comme un acte de guerre. C’est normalement un acte auquel on ne doit pas survivre (pour les Assassins la survie est synonyme de honte car c’est le signe qu’on est pas allé jusqu’au bout, qu’on ne s’est pas vraiment sacrifié pour la cause).

L’Assassin était généralement sacrifié : il ne revenait pas de l’attentat ; aussi était-ce sans intérêt de perdre un homme pour rien. Par définition, un feddayin (de feda’i فدائي : « celui qui se sacrifie pour quelque chose ou quelqu’un »), terme parfois utilisé pour désigner les Assassins et repris par Oussama Ben Laden, se sacrifie toujours pour une cause. 

Le Coran condamne fermement le suicide (comme la Torah et la Bible; pour les religions du livre, la vie est un don de Dieu que les hommes doivent mener à bien). Mais certains penseurs, par un raisonnement fallacieux, présentent le suicide comme une offrande à Dieu, égale au don que Dieu lui-même a fait en délivrant la vie. Dès lors, le suicide n’apparaît plus comme un péché mais comme un sacrifice, un don de soi qui élève au rang de martyr et qui donne accès au paradis…

L’offrande de la mort est plus typiquement chiite que sunnite (à l’origine du moins : à partir du XIX ème siècle, plusieurs penseurs sunnites développent une rhétorique sacrificielle). Le chiisme, à la différence du sunnisme, est fondé sur le martyre d’Hossein tué par les troupes Omeyyades à Kerbala en 680. Le meurtre apparaît comme une sorte de Passion constitutive de la sensibilité du chiisme. Le dolorisme de la mort est plus présent dans le chiisme, et particulièrement dans le chiisme ismaélien. 

L’esprit de sacrifice qui anime les Assassins n’est pas propre à la secte ou aux musulmans. Dans l’éloge que Bernard de Clairvaux (1090-1153) adresse aux Templiers en 1128, le moine cistercien magnifie le bonheur qu’il y a à mourir pour le Seigneur : plus heureux seraient ceux qui meurent pour Dieu que ceux qui s’endorment en lui. 
Toutefois, l’appel de Bernard de Clairvaux à la croisade est enraciné dans le christianisme; il chante les louanges de la nouvelle chevalerie du Christ, les Templiers, nés au début du XIIe et supprimés par Philippe le Bel au début XIVe. Saint Bernard réalise l’union de pôles opposés des valeurs chrétiennes : le moine (abstinent de chair et de sang) et le chevalier (guerrier par essence).

Le sacrifice se retrouve aussi bien du côté du christianisme que du côté de l’islam, toujours par rapport à la loi : les Ismaéliens ont un rapport difficile avec la loi de même que la loi des moines est joyeusement transgressée par la nouvelle chevalerie, en théorie soumise aux voeux du monachisme. 

Emile Signol, Saint Bernard prêchant la deuxième croisade, 1840.

Les Assassins ont un rapport difficile à la charia (la loi coranique). Car dans le chiisme, l’accomplissement de la loi, qui équivaut à son abolition, incombe aux imams. La loi sera entièrement révélée au Jugement dernier, pas avant. C’est pourquoi certains Ismaéliens, comme les Assassins, mangent du porc; c’est pourquoi les Assassins rompent également l’interdit de l’inceste : dans leur esprit, comme la vraie loi sera révélée lors du Jugement dernier, il n’y a pas de loi qui ne puisse pas être transgressée.

Les Assassins font preuve d’un art consommé du déguisement : ils maîtrisent parfaitement l’art de l’infiltration. L’infiltration est rendue possible par l’organisation très particulière du pouvoir musulman dans la plupart des dynasties : le souverain est entouré d’esclaves, dont on ignore les origines.
Car le rival le plus dangereux est souvent un parent. Pour écarter tous ceux dont l’importance sociale peut être menaçante, les souverains s’entourent d’esclaves sans nom, sans origine qui reportent toute leur allégeance sur lui. Dans le même temps, ils repoussent les membres de leur famille ou de leur clan aux frontières (c’est l’intérêt des conquêtes : elles éloignent les guerriers du centre du pouvoir et les occupent dans des contrées lointaines).
Ainsi, les hommes proches du pouvoir pratiquent des langues qu’ils maîtrisent plus ou moins bien. La puissance de l’accent ou la maladresse des termes sont des choses très fréquentes très communes à l’époque, qui ne désignent pas nécessairement des étrangers (d’autant plus que les sociétés médiévales sont marquées par les voyages)

La stratégie terroriste

La secte met en place une stratégie d’assassinats systématiques mais très ciblée. Cette stratégie frappe une centaine de dignitaires, qui sont pour la plupart des hommes politiques mais la secte vise également des intellectuels. 

A l’époque, le chiisme a paru triomphé avec les Fatimides mais il est précipité dans l’échec par une réaction sunnite orthodoxe imprévue, menée par une clique militaire turque (les Seldjoukides) qui s’appuie sur des intellectuels arabes mais surtout persans pour élaborer un socle doctrinal légitimant leur pouvoir.

Les assassinats sont ciblés car les terroristes s’attaquent au maillon supposé faible de la chaîne sociale et qui a un poids politique (celui dont la disparition est susceptible de conduire à l’effondrement du pouvoir lui-même) : ainsi la mort de Nizam al-Mulk, l’homme fort du régime, entraîne la dislocation de l’empire turc seldjoukide; elle prolonge de près d’un siècle l’existence du califat fatimidie du Caire et celle de la secte des Assassins. 

En fait, les cibles de la secte sont ceux qui portent la parole. Les Assassins ont compris que la parole des juges (les cadis) ou des intellectuels religieux sunnites (les oulémas) qui justifiaient la répression contre le chiisme était aussi importante que le sabre des militaires sunnites qui frappaient les chiites. Bon nombre de ceux qui justifiaient la répression ont été la cible du couteau ou de la menace de la secte.

Parfois, la menace et les intimidations des Assassins suffisent à museler leurs adversaires. Le penseur mystique al-Ghazali (1061-1136), persan originaire de Tûs, au Nord-Est de l’Iran, a modéré son discours sur les ismaéliens après avoir reçu des menaces de mort. Le grand théologien sunnite Faradin al-Razi (1150-1209) opère la même inflexion dans la région de Téhéran : la menace est parfois suffisante. 

A la fin du XIIe siècle, Saladin (1138-1193), le célèbre chef kurde qui prit Jérusalem aux chrétiens en 1187 et qui domine l’Egypte et de la Syrie, est lui aussi menacé mais parvient à réchapper du sort que lui avait fait les Assassins.
C’est suite à une série d’intimidations de la part du Vieux de la montagne, que Saladin, pourtant en conflit larvé avec la secte dissidente et à la tête d’une armée redoutable, se serait abstenu d’attaquer les Assassins. Là encore, la menace suffit. 

Gravure du XIXème siècle (in Léo Taxil, Les Mystères de la Franc-Maçonnerie, 1886) qui dépeint une scène rapportée sous forme d’anecdote par les sources : le Vieux de la Montagne ordonne à ses disciples de sauter du haut de la forteresse pour impressionner un ambassadeur de Saladin.

Les cibles des Assassins sont surtout des sunnites orthodoxes; les attentats qui visent les Francs sont marginaux (on peut citer Conrad de Montferrat, assassiné un an après Nizam al-Mulk). Dans le système franc, les Grands sont entourés de leurs proches; en outre, le système de primogéniture mâle (c’est le premier fils, l’aîné qui hérite du pouvoir de son père) est bien ancré dans les moeurs : il n’y a pas de problème de succession qui puisse ébranler le système. Le meurtre d’un souverain franc ne déclenche rien étant donné qu’il y a toujours un successeur désigné et légitime.  Il est impossible d’assassiner Richard Coeur de Lion (1157-1199) car il est entouré de chevaliers qu’il connaît bien et qui sont presque ses amis d’enfance. Surtout, le roi serait remplacé par son successeur désigné.
Joinville, le biographe de Saint Louis, explique que les Hospitaliers ne craignaient pas les Assassins car ils n’avaient rien à gagner en faisant tuer le maître de l’Hôpital : un autre aussi bon serait nommé aussitôt.
Dans le cas de Conrad de Montferrat, c’est son rival Saladin qui lui succède et accède au trône de Jérusalem : ce dernier est d’ailleurs soupçonné d’avoir payé les Assassins pour accéder au pouvoir.

La forteresse d’Alamut : le pouvoir de l’illusion

En 1273, le célèbre voyageur Marco Polo décrit la forteresse d’Alamut et participe à fonder la légende. Le Vieux de la montagne y est désigné sous le nom d’Aladin. Marco Polo le dépeint en maître régnant sur un jardin extraordinaire et inédit, plein de tous les fruits du monde, avec les plus belles maison et  les plus beaux palais, et strié de canaux qui fournissent du vin, de l’eau et du lait en abondance. Marco Polo rapporte également avoir vu à Alamut les plus belles dames du monde qui jouaient tous les instruments et dansaient délicieusement. La forteresse d’Alamut telle qu’elle est décrite par Marco Polo ressemble beaucoup au paradis de Mahomet.

Marco Polo, nous rapporte : « Il avait un jardin clos entre deux montagnes, le plus grand et le plus beau qu’on ait jamais vu au monde, avec les fruits les plus délicieux, des maisons et des palais les plus splendides, tout pleins d’or et de peintures. Il courait dans ce jardin des rivières de vin, de lait, de miel et d’eau » (Devisement du monde ou Livre des Merveilles, Récit de voyage, 1299, Manuscrit copié à Paris, vers 1410-1412).

L’historien persan, Juvaïni (1226-1283) raconte la prise et la destruction d’Alamut en 1256 par Qubilai Khan, le grand empereur mongol, fondateur de la dynastie Yuan (laquelle règna sur la Chine pendant près d’un siècle). Quand les soldats du grand khan s’emparent de la ville et de ses richesses, l’or se révèle être du plomb et s’il reste un assassin, l’historien nous dit qu’il exerce désormais un travail de femme ou d’esclave.
L’historien veut dire métaphoriquement que le pouvoir de la secte reposait en fait sur l’illusion: la richesse d’Alamut, symbolisée par l’or, était une illusion créée par la secte elle-même pour impressionner ses adversaires. La vraie nature des Assassins, qui se faisaient passés pour des martyrs, des héros, est mise au jour : ce ne sont pas des hommes; ils sont indignes du statut social des hommes, de la nature du sexe fort, car ils sont lâches – le suicide est une facilité contraire à l’effort imposé par Dieu à travers la vie. Les membres de la secte, s’il en reste nous dit le texte, sont réduits à la condition inférieure de femme et d’esclave. La destruction de la forteresse, qui fait disparaître la secte, permet un nettoyage du monde, qui a été souillé par leur ignominie.
Pour l’historien Juvaïni l’événement est un avertissement pour ceux qui réfléchissent. Il termine par une jolie formule : « les Assassins ne sont plus qu’un mot sur les lèvres des hommes » : le mythe ne survit plus que par les mots, il a perdu toute consistance.  

Conclusion : Un affrontement entre deux mondes ? 

Peut-on voir dans l’histoire de la secte l’affrontement entre une civilisation plus rurale et un monde urbain ?

Les Assassins s’accrochent à l’aridité et à l’austérité des montagnes pour attaquer les villes, symboles de dépravation, dans l’espoir d’un retournement des populations urbanisées. Mais leurs espoirs sont déçus : les Assassins deviennent les représentants d’un monde rural et marginal qui combat la ville en tant que telle. 

Au XIIIe siècle, la ville a triomphé. Dès la première moitié du XIIe siècle, la population urbaine prend massivement parti contre le Assassins. Il n’existe pas d’opinion publique à l’époque mais l’évolution du comportement des foules urbaines joue un rôle essentiel.

Les Assassins pensaient sans doute incarner une réaction des élites arabes traditionnelles face aux nouveaux militaires turques. Il convient finalement de replacer les attentats de la secte dans le cadre d’un long conflit entre une élite arabo-persane traditionnellement au pouvoir en islam et les nouvelles élites turques qui apparaissent dans le monde arabo-musulman au X ème siècle.

Pour aller plus loin :

Des textes d’histoires (articles et livres)

  • Bernard Lewis, Les Assassins, terrrorisme et politique dans l’islam médiéval. 
  • Article Anne-Marie Eddé, « Les Assassins, une secte terroriste » (L’histoire, n°158, septembre 1992).
  • Gabriel Martinez-Gros, Ibn Khaldoun et les sept vies de l’islam (2004) ou le très court et excellent Brève histoire des empires (2014). Les ouvrages de cet historien sont généralement très bien écrits.

Un roman

  • Vladimir Bartol, Alamut, 1938.

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